« Autopsie d’un imposteur » : jamais à sa place

Scénarisé par Vincent Zabus et dessiné par Thomas Campi, Autopsie d’un imposteur (Delcourt) met en scène un étudiant en droit cherchant à concrétiser ses ambitions d’ascension sociale.

L’exploration psychologique de Louis Dansart, personnage principal d’Autopsie d’un imposteur, est à tout le moins vertigineuse. « Petit provincial perdu dans la capitale » belge, cet étudiant en droit rêve d’ascension sociale, de faire ses emplettes chez Degand, d’intégrer une haute société dont il scrute les moindres gestes. Mais il se sent accablé par « l’odeur de la pauvreté » et « de la honte », sombrant parfois dans un délire paranoïaque qui le pousse à croire qu’il n’a aucune chance, en raison de ses origines modestes, de se fondre parmi les nantis. Le scénariste Vincent Zabus radiographie la psyché de ce jeune adulte perdu dans le Bruxelles des années 1950, peinant à joindre les deux bouts entre son minerval et son loyer, fantasmant sur l’Exposition universelle tout en s’épuisant à « étudier pour devenir avocat et enfin trouver (sa) place parmi (les riches) ». La révélation de ses fêlures est rendue plus évidente encore par ses interactions avec son double méta-, narrateur lucide perçant à jour ses motivations, ses angoisses et ses dissonances cognitives.

Si Louis Dansart devient un « imposteur », c’est avant tout en raison des raccourcis qu’il emprunte pour accéder à la haute société. Flirtant avec Camille, sa voisine de palier et prostituée, il va faire la rencontre du proxénète Monsieur Albert, qui l’invite à faire l’amour avec des « bourgeoises bouffies et délaissées par leur mari » pour gagner de quoi mener le train de vie dispendieux dont il rêve. À cet égard, l’effeuillage psychologique se dédouble, puisque le respectable étudiant entame une relation spéciale avec une cliente, Olga, mais surtout prend goût aux compliments, aux attentions et aux facilités offertes par cette nouvelle vie. Ses visites dans les appartements chic, la commercialisation honteuse de son corps, la frénésie avec laquelle il se lave une fois l’acte sexuel accompli ne cessent toutefois d’indiquer au lecteur à quel point les différences de classe et le sentiment d’indignité se font ressentir. Camille verbalise d’ailleurs tôt le désarroi qui préside à leur relation d’amants occasionnels : « On est deux malheureux qui se donnent le bras pour avancer. »

De fait, piégé par M. Albert, obligé de trahir sa seule véritable amie, Louis Dansart – que le narrateur tient en très basse estime – se voit contraint de renier ses principes et d’exposer une seconde nature caractérisée par l’opportunisme, la mégalomanie et l’abjection. La dimension dramatique du récit est accentuée par des citations de Shakespeare, régulièrement débitées par le proxénète. Plongé dans une forme d’abîme identitaire, l’étudiant en droit comprend finalement – c’est le sens des dernières vignettes – que la fin ne justifie pas toujours les moyens. Et que le syndrome de l’imposteur s’imposera à lui comme une seconde peau. En ce sens, l’écriture du personnage est la principale satisfaction de l’album. Mais Autopsie d’un imposteur se signale aussi par des dessins volontairement surannés, probablement pensés en écho des années 1950 qu’ils mettent en images. Les vengeances internes au proxénétisme ou la critique des nantis (« Plus ils sont vieux et riches, plus ils sont dégueulasses ») s’avèrent quant à elles plus convenues, même si elles ont le mérite d’énoncer les bassesses par et pour lesquelles Louis Dansart se corrompt.

Autopsie d’un imposteur, Vincent Zabus et Thomas Campi
Delcourt, septembre 2021, 88 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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