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« Albert Londres doit disparaître » : quatrième pouvoir

Les éditions Glénat publient Albert Londres doit disparaître, de Frédéric Kinder et Borris. Les deux bédéistes y mettent en vignettes la fin tragique d’un journaliste devenu légendaire, en imaginant un complot visant sa personne.

Parfois, la réalité est tellement haletante, mystérieuse et romanesque que la fiction semble s’y glisser presque par mégarde. Quand Frédéric Kinder s’est intéressé à Albert Londres pour un album l’ayant mené à la lecture des Forçats de la route, il a immédiatement perçu dans la fin tragique du célèbre reporter de quoi irriguer un album où la fiction viendrait combler, avec un peu d’imagination, les trous d’une histoire passionnante mais incomplète. Il n’est pas inutile de rappeler que la disparition d’Albert Londres après un séjour en Chine a fait place aux théories les plus diverses : complot ou accident, motivé par des raisons personnelles ou politico-économiques, qu’est-il réellement arrivé au journaliste qui, selon des témoins aussitôt victimes d’un accident aéronautique, aurait mené une ultime enquête retentissante avant de disparaître ?

Dessiné avec élégance par Borris, Albert Londres doit disparaître commence par caractériser son héros. On découvre un reporter dont les articles attisent la curiosité des badauds et dont les journaux se vendent à la criée sur sa seule réputation. Bombardements allemands, Russie soviétique, bagne de Cayenne, conditions de vie dans les asiles français, traite des Noirs au Congo : Albert Londres multiplie les enquêtes et les révélations, s’érigeant en poil à gratter capable d’orienter le débat public – et donc de menacer les puissants. C’est peut-être cette propension à créer des séismes médiatiques qui lui vaudra sa disparition tragique dans le naufrage du Georges Philippar en mai 1932. C’est en tout cas le parti pris scénaristique de Frédéric Kinder.

Tout commence par un voyage inattendu, et inexpliqué, d’Albert Londres en Chine, dans des contrées qu’il a déjà traversées par le passé. Ses concurrents se questionnent quant à ses motivations profondes et la Grande Muette missionne un reporter, Charles Ravanin, pour le suivre à la trace, soucieuse de ses propres intérêts stratégiques. Là-bas, Albert Londres couvre le conflit sino-japonais, retrouve Andrée, une amie, mais découvre surtout qu’il fait l’objet d’une traque d’autant plus obstinée qu’il va s’enquérir d’un juteux trafic impliquant des hauts gradés, échangeant des armes destinées à la destruction contre de l’opium. La corruption et la menace de sa médiatisation expliqueraient-elles la mort d’Albert Londres après l’incendie du navire qui le transportait ?

« Le plus grand des reporters » (d’après un commandant) va rencontrer Tchang Kaï-Chek, découvrir les dessous du financement de l’Armée rouge maoïste par le truchement d’affaires clandestines impliquant des officiels français et se trouver sous le coup de menaces de plus en plus précises. Mafia marseillaise, comptoirs commerciaux coloniaux, Consulat français de Shanghai, Frédéric Kinder et Borris baladent le lecteur et maintiennent longtemps le mystère épais. Tous deux concourent à la bonne tenue d’un album inspiré de faits réels mais au dénouement fictif, s’inscrivant au croisement du portrait, de l’enquête et du thriller mafieux. S’il aurait été possible de creuser plus avant certaines thématiques, Albert Londres doit disparaître n’en demeure pas moins un exercice engageant et probant.

Albert Londres doit disparaître, Frédéric Kinder et Borris
Glénat, mai 2022, 104 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray