« Nom » de Constance Debré : On ne choisit pas sa famille

Il y a quelques mois, Constance Debré publiait son troisième roman aux éditions Gallimard. Situé à mi-chemin entre la chronique d’une généalogie familiale dysfonctionnelle et le récit autobiographique, Nom s’affirme comme un roman aussi décapant que déroutant. À l’audace de l’auteur, qui prône la destruction du nom de famille en tant que marqueur social inégalitaire et vecteur d’enfermement dans une identité de groupe, répond un propos plus ambigu. En résulte une œuvre inégale où le rêve libertaire est tué dans l’œuf par un récit aux accents plus bourdieusiens que rimbaldiens.

« Mon nom est personne »

« Mon nom est personne ». Cette phrase ne vous dit peut-être rien (ou presque). Prononcée par un certain Ulysse à un cyclope un peu trop curieux (et naïf), la formule qui a fait des émules jusque dans le western spaghetti – My Name is nobody (1973) – avec Terence Hill (non, ce n’est pas une blague) atterri aujourd’hui dans les mailles du nouveau roman de Constance Debré. Sobrement intitulé Nom, le dernier-né de l’écrivain navigue entre chronique familiale et récit de soi à la première personne. L’ancienne avocate reprend la recette autobiographique qui avait fait le succès de Play Boy (2018) et Love me tender (2020).

Nom s’inscrit plus du côté de Vallès que de Nathalie Sarraute. L’écrivain dresse le portrait d’une famille dysfonctionnelle où l’absence de cadre parental rime avec défonce infernale. Jusque-là, rien de bien original. Des écrivain.e.s qui règlent leurs comptes avec leurs ascendants, dans des livres au ton assassin, la littérature en regorge. L’exercice est même devenu un genre à part entière, une sorte d’étape obligée pour accéder au statut d’auteur.trice qui se respecte. Les origines sociales n’y changent rien. Elles auraient plutôt tendance à confirmer la règle. Le retournement des valeurs bourgeoises et aristocratiques constitue quasiment un indicateur de bonne santé littéraire – quand il ne motive pas tout simplement la vocation d’écrivain.

Constance Debré construit, en somme, un récit double. Ses souvenirs d’enfance s’entremêlent à la reconstitution d’une généalogie familiale où les temporalités et les expériences s’entrechoquent en permanence. À la chronique quasi sinistre d’une cellule familiale en complète perdition s’accompagne celui de la mort du père. Constance Debré relate, avec un style neutre privé d’emphase, les derniers instants pathétiques d’une figure paternelle aussi incomprise qu’admirée. Derrière l’indifférence amusée à la Meursault que se plaît à singer l’auteur se révèle une tendresse dépouillée de tout pathos. On dit que les apparences sont parfois trompeuses. Le roman vérifie le dicton. L’écrivain ne réussit qu’en partie à déconstruire le vernis d’apparat qui entoure ses illustres ancêtres. La déconstruction des valeurs de la (et de sa) famille n’est-elle pas nécessairement tuée dans l’œuf ? Critiquer n’est-ce pas aussi rendre hommage ? Entre la mise au ban et la mise sur un piédestal : la frontière s’avère toujours mince – surtout lorsqu’il s’agit de décrire ce qui nous a construit.

Tout le monde (ou presque) a déjà – au moins une fois – entendu parler de la famille Debré. De toute évidence, Constance Debré possède un nom lourd de symboles. Chez elle, le règlement de compte prend une dimension aussi bien sociologique que personnelle. En revenant sur la généalogie familiale, c’est un peu comme si l’écrivain tentait d’exorciser l’héritage qu’il suppose. Si Proudhon voulut en son temps abolir la propriété privée, Constance Debré s’attaque aujourd’hui aux biens immatériels, en désirant la disparition totale du nom de famille. Pour elle, il est nécessaire de s’en détacher. Car, en supposant nécessairement une appartenance, et plus précisément une identification, le nom de famille entraîne paradoxalement, pour l’écrivain, une certaine forme de dépersonnalisation. En d’autres mots, posséder un nom, c’est d’une certaine façon être dépossédé de soi, n’être plus le propriétaire de sa personne mais du nom auquel celle-ci est rattachée (et nommée). Il faudrait, en somme, se détacher autant que faire se peut de son nom afin d’aller à la rencontre de soi. Belle phrase mais qui sonne un peu trop psychologie positive hautement naïve pour être tout à fait prise au sérieux.

Car, à l’heure actuelle, et après plus d’un siècle d’études socio-économiques, peut-on réellement affirmer qu’il possible de s’émanciper – voir d’échapper à son nom de famille (si ce n’est à elle tout court) ? Constance Debré nous raconte sa métamorphose. Celle d’une avocate au pénal, mariée et mère de famille, qui décide de tout quitter du jour au lendemain, préférant la vie de bohème de l’écrivain sans le sou à l’étroitesse du conformisme bourgeois. Alors qu’elle cochait a priori toutes les cases de la réussite sociale, l’ancienne enfant prodige sape sciemment les valeurs et autres attentes familiales, choisissant la marge à la norme. Néanmoins, ce modèle de plasticité interroge. Est-il aussi subversif qu’il prétend être ? Constance Debré n’est pas totalement naïve. S’il est nécessaire de s’émanciper de son nom, le chemin qui y mène ne débouche pas sur une totale liberté. On ne se défait pas aussi facilement de l’héritage familial et de l’« habitus » qu’il suppose. L’écrivain a été élevé dans un milieu social qui lui transmis une disposition d’esprit, une attitude et une manière d’être dont elle n’est que trop consciente.

C’est là que le propos de l’écrivain fait face une contradiction. Se débarrasser de son nom n’est qu’une opération sémantique un peu vaine si elle n’est pas suivie, voire précédée, d’une déconstruction méthodique de l’habitus qu’il présuppose. Tout le monde n’a pas l’opiniâtreté d’un Édouard Louis. Nom suscite une certaine perplexité. Constance Debré réveille le vieux topos du poète maudit. Son récit semble s’inscrire dans le mythe éculé de l’écrivain révolté, parce qu’ayant renoncer aux biens matériels de ce monde. La performance textuelle du « voyez comme je suis libre » sonne un peu faux, du moins, peine à prise au sérieux.

Le nom des gens

« Avec n’importe quels parents, j’aurais écrit le même livre. Avec n’importe quelle enfance. Avec n’importe quel nom. Je raconterai toujours la même chose. »

Nous avons choisi cet extrait car il exprime à lui seul le paradoxe qui habite l’oeuvre. L’auteur marche sur un fil sans que l’on sache réellement quel est le fond de sa pensée. Le récit voudrait nous faire avaler des couleuvres que Constance Debré n’avale pas elle-même tout à fait. Elle ne raconte pas n’importe quelle enfance pour la simple et bonne raison qu’elle ne vient pas de n’importe quelle famille. Si chaque famille est à sa façon dysfonctionnelle, et mériterait son propre roman, en revanche, rares sont celles qui peuvent se targuer de compter parmi elles des ministres et autres personnalités alimentant les livres d’histoire.

Si nul n’est censé ignorer la loi (du déterminisme social), le déterminisme social se tâche de la rappeler à celles et ceux qui l’ignorent. Constance Debré fait de son parcours un exemple (à suivre). Est-ce un paradoxe que de critiquer un milieu social qui vous a indirectement permis d’accéder à un statut qui vous offre la possibilité de vous émanciper ? N’a-t-on pas affaire un cercle qui tourne en rond ? L’auteur fait de son parcours de vie un exemple (à suivre). Or, sa position d’écrivain n’est qu’à demi subversive. Quand on naît dans une famille où l’on se doit de devenir quelqu’un, être avocate puis écrivain s’affirmerait presque comme une reconversion quasi « naturelle », déterminée, en outre, par un capital culturel acquis dès l’enfance. Ce faisant, la marge dans laquelle se place Constance Debré se situe dans un espace ambigu. Le seul fait qu’elle ait conservé son nom constitue un détail non négligeable qui, en résonnant avec les hauts faits familiaux, invalide la thèse de la « rupture » prônée par l’auteur en donnant raison au déterminisme d’un Bourdieu. La rupture n’est pas tout à fait consommée. Et si elle l’est, cette dernière applique alors une certaine dose de mauvaise foi à une position qui pose problème. Constance Debré s’affirme, en effet, comme une va-t-en-guerre de la littérature.

« Possible que le monde qui vient ait besoin de héros. Je me propose, c’est exemplaire la littérature, c’est pour ça que je dis Je. C’est plein de cadavres la vie de héros. Tout le monde ne peut pas. Ma sœur ne peut pas, c’est pour ça qu’elle s’est mariée et qu’elle a trois enfants et un chien. La plupart des gens ne peuvent pas. Moi je peux. C’est comme ça. »

Or, n’est pas rebelle qui veut. La vie de bohème, dépossédée de toutes attaches, n’a-t-elle pas là encore été favorisée par l’origine sociale de l’écrivain ? Vivre au jour le jour sans se préoccuper du lendemain n’est pas donné à tout le monde. Car, quoi qu’en dise l’auteur, son mode de vie affiche une pauvreté qui ne l’engage jamais du côté de la misère. Car, si un riche peut se faire passer pour pauvre, l’inverse est rarement avéré. La pose de l’écrivain gêne en ce sens qu’elle replace la littérature au cœur d’un rapport de domination. Dénonçant une « littérature bourgeoise qui parle aux bourgeois », et dans laquelle « rien ne bouge », Nom redonne, cependant, au mépris de classe ses lettres de noblesse.

« Si je vis ce je vis, si j’écris ce que j’écris, c’est parce qu’à un moment quelqu’un doit faire ce que je fais, qu’on en peut plus de la petite obscénité de la bourgeoisie et de la petite obscénité de la famille, de la petite obscénité de l’enfance. Oui, c’est contre l’obscénité de la vie lamentable que je vis comme je vis et que j’écris. C’est vivre autrement qui me ferait vomir, qui me ferait honte, ce serait m’habiller comme s’habillent la plupart des gens, lire les livres lamentables que les gens lisent, vivre comme ils vivent »

Portrait d’une bohème littéraire (et embourgeoisée)

Le projet littéraire de Constance Debré danse sur la corde de l’ambiguïté. Sa volonté de déconstruction tous azimuts se prend les pieds dans le tapis (de la mauvaise foi ?). Il est une chose de dire que la littérature est devenue un outil de pouvoir au service des puissants, il est en autre de contribuer à sa réinvention critique. La réflexion menée par l’auteur apparaît quelque peu faussée car elle oublie de s’inclure dans ce qu’elle dénonce. Sa conception de la littérature apparaît, en somme, bien plus « bourgeoise » qu’elle ne veut se l’avouer. Vouloir faire de sa vie un modèle héroïque n’implique nécessairement que la praxis littéraire soit en deçà du classique rapport de force antagonique riche/pauvre, bourgeoisie favorisée/bohème dépouillée (et fictivement prolétarisée).

« Il suffit de se souvenir qu’il y a la vie calme ou bien l’aventure. Que si c’était toujours bien l’aventure, personne ne choisirait la vie calme. Il suffit de se souvenir qu’on a choisi. »

Si l’auteur va au bout de ses convictions, son audace agace lorsqu’elle prend le fâcheux pli de réactiver de vieux stéréotypes (dont on se serait bien passés). En résulte : une vision binaire où la complexité du réel se retrouve décomposé entre, d’un côté, une vie calme et ennuyeuse faite de compromis, de l’autre, la vraie vie celle, où libéré de toutes entraves, on peut (enfin) être soi-même et faire ce qu’on veut. Une telle binarité gâte l’édifice théorique que tente de construire l’auteur – voire le décrédibilise aux yeux des lecteur.trice.s. À supposer qu’il soit possible, son idéal d’affranchissement est mis à mal par un récit qui semble reprendre malgré lui une idéologie positiviste à la « quand on veut on peut ». Il serait d’usage de terminer cette critique comme nous l’avions commencé. Flaubert disait qu’ : « Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains ». Il avait peut-être tort. À l’instar de l’auteur de Madame Bovary, Constance Debré affirme la nécessité de toucher aux idoles de la famille autant que de la sainte patrie. Pour autant, il n’est pas sûr que la dorure (et l’aura qu’elle produit) disparaisse totalement. Et cela, c’est nous qui l’affirmons.

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