« Le Prof de Philo fait son cinéma » : radiographie du mythe et des stéréotypes du philosophe dans le cinéma français

Dans son essai Le Prof de Philo fait son cinéma (éditions LettMotif), Mariangela Perilli analyse les représentations du professeur de philosophie dans le cinéma et les séries françaises, un personnage qui aurait pu n’être qu’un simple enseignant. Pourtant, l’auteure dévoile la manière dont cette figure a été investie de signes variés, mobiles, et d’une importance symbolique parfois disproportionnée. 

Comment expliquer la nature iconique du « prof de philo », souvent associé à des archétypes puissants – mais aussi paradoxaux ? Son image est marquée par des stéréotypes bien ancrés dans la culture populaire française : un homme marginal, à la barbe imposante, vêtu d’une robe de chambre négligée, arborant une attitude détachée ou désabusée, et dont le savoir paraît aussi inaccessible que le charisme. Ces représentations s’appuient sur un héritage philosophique antique (Socrate, Diogène) et sur une discipline académique sacrée, la philosophie étant perçue comme la « discipline de couronnement » du lycée français, cultivée avec un prestige particulier à l’approche du baccalauréat.

Avec pédagogie, Mariangela Perilli trace un chemin qui remonte aux racines antiques du philosophe, en se penchant sur la manière dont le cinéma a adapté les codes associés à son image à travers les années, jusqu’à nos jours. Le professeur de philosophie devient ainsi un « héros » intellectuel, maîtrisant la rhétorique et le langage avec un pouvoir de persuasion élevé. Mais cette image positive n’est pas la seule qui traverse le grand écran. À côté de l’intellectuel respecté, et souvent dans le même élan, il y a le professeur cynique, séducteur, parfois sadique et maladroit dans ses relations humaines. C’est une dualité fascinante que le cinéma met en lumière, notamment à travers des films tels que Nos 18 ans, P.R.O.F.S, ou encore L’Avenir, où le professeur de philosophie s’avère un personnage complexe, tiraillé entre une sagesse avérée et des imperfections humaines marquées.

Les schèmes persistent à travers le temps. Une illustration parfaite en est le personnage de Paul Dédalus dans Comment je me suis disputé… d’Arnaud Desplechin : un professeur de philosophie libertin, quelque peu déconnecté des émotions humaines, qui n’aime que de manière superficielle, avec un savoir qui l’excepte plus qu’il ne l’intègre. Un homme qui, comme d’autres (cf. Pas son genre), affirme sa supériorité intellectuelle par l’écrit et le recours au livre. Ce dernier a d’ailleurs toute son importance. Dans Un beau matin par exemple, Pascal Greggory interprète un ancien professeur de philosophie atteinte d’une maladie dégénérative. L’auteure nous indique que ce sont les livres qui témoignent pour lui, alors que, diminué, il est placé en EHPAD.

Les professeures de philosophie, plus rares, sont de leur côté souvent moins charismatiques, parfois trop sexualisées ou au contraire complètement effacées. Le corps féminin, dans ce rôle, se trouve volontiers « réifié », sous l’influence d’un male gaze bien présent, transformant la professeure en objet plus qu’en sujet de pensée. Mariangela Perilli relève cependant quelques exceptions notables, comme le personnage de Jeanne dans Conte de printemps de Rohmer, masculinisée (notamment par l’accoutrement) et qui se distingue par son abstinence amoureuse. 

Après avoir évoqué les récupérations en prise directe avec les représentations antiques ou françaises (Archimède, Diderot) du philosophe, l’auteur évoque l’évolution du « mythe » du professeur de philosophie, notamment dans la manière dont certaines œuvres en déconstruisent les fondements. Prenons, par exemple, le film décrit comme « sémioclaste » La Grande Vie, où le personnage de Grégoire voit basculer le rapport à la bibliothèque, à la sagesse et à l’autorité en faisant s’effondrer puis se réagencer symboliquement son propre savoir. Cette déconstruction de l’image du philosophe traditionnel trouve son apogée dans des séries comme La Faute à Rousseau ou La Philosophie selon Philippe, où la discipline se « démocratise » et devient un outil du quotidien, accessible à tous, et ce, à l’opposé de la rigueur académique qu’on lui attribuait jadis.

L’essai de Mariangela Perilli, bien plus vaste dans ses évocations, s’appuie sur un riche corpus cinématographique (1969-2022, une vingtaine de films en tout), du cinéma grand public à des productions plus intimistes, pour explorer comment les représentations se construisent et se déconstruisent au fil du temps. En plus de décortiquer les archétypes, l’ouvrage nous invite à réfléchir sur la place de la philosophie dans notre culture et sur l’image que nous en avons, influencée par des siècles d’histoire et de projections collectives. 

Le Prof de philo fait son cinéma, Mariangela Perilli
LettMotif, mars 2025, 232 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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