Dans la forêt, un film de Gilles Marchand : Critique

Comme il est coutume de le dire, Dans la Forêt est à éviter si vous avez peur de vous retrouver perdu dans des bois hantés par le diable. En vérité, Dans la Forêt est surtout à éviter si vous vous moquez de ceux qui ont peur des bois hantés. Oserez-vous vous y aventurer ?

Synopsis : Tom et Benjamin, deux frères de 8 et 12 ans, vont retrouver en Suède leur père qu’ils n’ont plus revu depuis un an. Ce dernier leur a réservé une belle surprise : Une randonnée en forêt et quelques jours dans une cabane isolée. Avant même le départ, Tom a le pressentiment que les choses vont mal se passer.

Voyage en terres inconnues

Malgré les deux longs-métrages qu’il a depuis réalisés, le nom de Gilles Marchand reste associé au scénario de Harry, un ami qui vous veut du bien, qui conserve depuis plus de 15 ans le statut de thriller le plus malsain du cinéma français. Marchand n’a pourtant pas cessé depuis de travailler avec Dominik Moll, et c’est ensemble qu’ils ont mis au point une quête initiatique, sur les limites de la folie et de l’autorité paternel, qu’ils ont fait le choix radical de situer dans la forêt suédoise et de teinter de fantastique poétique. Comment est née cette idée un peu folle ? Cette question va hanter le visionnage du film et implicitement participer au sentiment malaise. Le véritable trouble va en fait naitre de la relation ambiguë entre Benjamin, Tom et leur père. Si celui-ci ne tenait pas des propos étranges, souvent mystiques, le long-métrage n’aurait été qu’une redite de La Vie Sauvage. Le curieux comportement de ce père va faire naître, avant même qu’ils ne s’aventurent en forêt, une gêne chez les deux jeunes garçons et chez les spectateurs. Un malaise qui ne fera que croître.

S’il est légitime de se demander pourquoi ce choix d’aller filmer son conte onirique dans une région reculée de la Scandinavie, on ne peut nier à Marchand d’avoir réussi à en tirer une atmosphère anxiogène, source d’une perte de repères qui se révèle facétieusement inconfortable. Le travail de la chef op’, du mixeur son mais aussi du compositeur aboutit, dans certaines scènes, à un pouvoir immersif et sensoriel qui sera en fin de compte toute la force de ce long-métrage. En jouant ainsi avec un minimalisme retors avec toutes les terreurs liées à l’enfance, le scénario parvient à toucher un socle commun aux peurs primales des spectateurs, sans jamais avoir recours au moindre effet lourdaud qui plombe le cinéma horrifique de ces dernières années.

Est-ce que Dans la Forêt fait peur ? La réponse est non. Pourtant, sa façon de nous balader dans les angoisses et les divagations d’un jeune garçon livré à lui-même en fait un film fantastique inspiré… jusqu’à ce que son réalisateur s’y perde, et nous avec.

L’une des astuces du scénario est de moderniser les peurs enfantines en faisant du téléphone portable l’unique source de sécurité pour les gamins. Une fois celui-ci disparu, l’absence de lien avec la civilisation va réellement devenir angoissante. Le rapport qu’entretient le père avec cette technologie se révèle d’ailleurs une projection de celle que ses enfants s’imaginent qu’il a à leur égard, puisqu’il travaille dans le domaine des technologies de télécoms mais s’interdit de s’y attacher. Un père aux émotions hermétiques que Jérémie Elkaïm (découvert chez Valérie Donzelli, par ailleurs productrice de ce film) parvient à rendre équivoque, tour à tour réconfortant et menaçant, sans avoir à se montrer violent.

Malgré le talent des acteurs, les scènes d’échange entre ce père et ses fils manquent cruellement d’émotion, marquant le manque-à-gagner dans la caractérisation abstraite de ces personnages, la première maladresse de ce scénario. Plus celui-ci va avancer et plus la limite entre la randonnée bucolique et la plongée en enfer deviendra floue. Il en viendra même un moment où la réalité de ce qui se déroule sous nos yeux perd son caractère réaliste et ne se justifie alors plus que par un pur cauchemar. Le doute est alors de savoir quand est-ce que l’on a basculé dans la part sombre de la perception de cette forêt. Toutefois, se poser la question, c’est déjà admettre que l’on a affaire à une fable surréaliste dont l’on recherche vainement les clefs d’interprétation dans une mise en scène qui reste paradoxalement minimaliste. Dès lors, la confusion prend le pas sur le mystère et le manque de subtilité de l’allégorie devient de plus en plus criant. Le retour brutal à la réalité dans les dernières minutes risque alors de faire l’effet d’une douche froide, révélatrice du manque de finalité du drame psychologique qui vient de s’achever.

Dans la forêt prend le parti pris ambitieux de nous faire partager les peurs d’un enfant envers l’inconnu personnifié par un père insondable et par une ambiance suffocante magnifiquement portée à l’écran. Malgré cette petite réussite formelle, et plutôt que de suivre ce gamin dans la projection de ses frayeurs, le spectateur devra se démener pour retrouver son chemin dans les méandres de la narration fantasmagorique établie par le cinéaste. Suivre les pistes psychologiques et fantastiques qu’il a jalonnées finira par nous mener vers une conclusion brouillonne et décevante. Dommage.

Dans la forêt : Bande-annonce

Dans la forêt : Fiche technique

Réalisation : Gilles Marchand
Scénario : Dominik Moll
Interprétation : Jérémie Elkaïm (Le père), Timothé Vom Dorp (Tom), Théo Van de Voorde (Ben), Mika Zimmerman (L’homme défiguré)…
Photographie : Jeanne Lapoirie
Montage : Yann Dedet
Mixage : Emmanuel Croset
Musique : Philippe Schoeller
Producteurs : Mina Driouche, Jérémie Elkaïm, Valérie Donzelli, Simon Perry…
Productions : Les Films de Françoise
Distribution : Pyramide
Durée : 103 minutes
Genre : Thriller, fantastique
Date de sortie : 15 février 2017

France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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