Musique Les Huit Salopards : la symphonie poisseuse et horrifique d’Ennio Morricone

 Les Huit Salopards rassemble pour la première fois Quentin Tarantino et Ennio Morricone dans un dédale musical ombrageux qui dégouline d’une tension horrifique.

Le blizzard. Un huis clos. La violence qui devient contamination et inversement. Ennio Morricone. Kurt Russel. Ça ne vous rappelle rien ? Moi oui. The Thing de John Carpenter. Ce clin d’œil n’est pas une coïncidence, mais il n’en sera pas réellement question dans cet article consacré au dernier film de Quentin Tarantino. Il va sans dire que la filmographie du réalisateur américain fut littéralement influencée par tout un pan du cinéma et par une partie de la pop culture contemporaine. Quentin Tarantino est un aficionado des influences : son cinéma est un brassage ethnique, un melting pot culturel comme en témoigne la fameuse discussion sur le sens de Like a Virgin de Madonna dans Reservoir Dogs. De ce fait, la musique a toujours pris une place importante dans la genèse de ses œuvres et dans la vocation divertissante qu’il a toujours essayé d’inculquer à son processus créatif.

Malgré certaines tentatives de collaborations et certaines appropriations musicales, jamais un compositeur n’avait orchestré la bande originale d’un film de Quentin Tarantino : donc qui mieux pour se faire, qu’Ennio Morricone ? Et même si le réalisateur américain n’a pas pu s’empêcher d’introduire certaines de ses envies musicales comme les White Stripes, l’Italien reste à la manette de toute la riche orchestration. Et au vu de ses Huit Salopards, la combinaison se montre gagnante tant la partition du musicien comprend avec aisance la puissance stridente du film. Au contraire de Django Unchainded où Tarantino avait joué la carte de la disparité anachronique et sonore avec l’introduction de gros tubes Hip Hop, la présence d’Ennio Morricone diminue la prépondérance artistique de l’Américain sur son film. Mais cela ne veut pas dire que Les Huit Salopards sonne « moins Tarantino ». Le compositeur a parfaitement saisi l’essence même d’une œuvre qui mélange autant les genres cinématographiques qu’elle utilise une rupture de tons propice à la montée d’une tension moite (« L’ultima diligenza di Red Rock »).

Pendant que Les Huit Salopards « dégraisse » le mammouth du huis clos et s’avance dans son récit post moderne avec comme volonté première de parler de l’Amérique et de son rapport à la violence ou au racisme, Ennio Morricone crée une atmosphère aussi mystérieuse que violente avec ses cordes vrombissantes (« Raggi di sole sulla montagna »). Dès l’ouverture et cette longue mélopée caverneuse à la mélodie répétitive et ses percussions isolées, l’ambiance se dessine devant nos yeux. Devant cette couche de neige qui s’accumule, la peur trépigne d’impatience. Les Huit Salopards est un western bavard, prenant son temps pour avancer ses pions, mais volera en éclat pour partir dans des excès de violence et de gore assez inédits chez le cinéaste.

Ce n’est pas anodin de voir des figures de proues telles que The Thing ou Evil Dead marquer de leur empreinte horrifique l’œuvre de Quentin Tarantino. Sans image et avec le script dans les mains, Ennio Morricone prouve sa maestria avec une bande originale fortement identitaire et se réapproprie avec malice et personnalité les codes des sonorités du cinéma de genre. Le musicien oscille ses mélodies neigeuses sans guitares, façonne ses accords qui suinte le blues rocailleux (« Narratore letterario ») . Pour Ennio Morricone, Les Huit Salopards n’est pas un western comme un autre mais une œuvre qui voit son antre infecté par le mal et un mystère anxiogène. Au regard du confinement entretenu dans cette auberge qui regroupe tous les protagonistes du récit, Ennio Morricone joue beaucoup sur les ruptures de rythme et sur l’oppression orchestrée par le huis clos affiné par Quentin Tarantino : les instruments, que cela soit le xylophone ou les violons, se répondent de façon saccadée dans des mélodies aussi harmonieuses qu’inquiétantes.

Musique Les Huit Salopards

Avec sa longue carrière, Ennio Morricone aurait pu bâtir une bande originale lambda voire banale. Mais il est intéressant de voir à quel point sa musique colle parfaitement à l’idée même que l’on se fait du film avec ce son qui grésille, rajoutant alors, un aspect poisseux à un film qui sent la poudre et le sang (« Neve »). Le plus marquant reste le versant engendré par la version musicale des Huit salopards par Ennio Morricone : à proprement parler, cette partition est plus filmique que mélodique. Son inspiration et son utilisation cinématographique font qu’à défaut d’être indépendante, Ennio Morricone donne naissance à une musique extrêmement évocatrice qui accroît son immersion funèbre et l’horizon aventureuse de son œuvre. (« L’inferno bianco »).

A l’image du contexte qu’imagine Quentin Tarantino, Ennio Morricone prend le pouls de son environnement et agite le fantôme de la Guerre de Sécession avec son hymne intime, tout en émotion, à la trompette (« La lettera di Lincoln »). Les Huit Salopards est une aubaine : la communion de grands noms qui ne bâclent pas leurs travaux, et qui se servent de leur passé pour unir leurs talents. Frissonnante, alarmante et ténébreuse, la partition d’Ennio Morricone est sans conteste une des réussites du film.

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