L’Autre, un film de Robert Mulligan : Critique

Découvrir L’Autre près de 45 ans après sa sortie, c’est se plonger dans un mélange virtuose d’ambiances pastorale et gothique, mais surtout comprendre les bases d’un dispositif mille fois copié depuis.

A l’occasion de la sortie prochaine d’une Edition Collector Combo Blu-ray/DVD, replongeons dans ce classique injustement méconnu du cinéma fantastique américain.

Synopsis : Connecticut, 1935. Dans la ferme familiale, les deux frères jumeaux Niles et Holland Perry sont élevés par leur grand-mère Ada. Une série de drames va toutefois secouer ce bonheur de surface et remettre en question la douce réalité des choses, jusqu’à nous plonger dans la folie.

Derrière un charme bucolique se cache un chef d’œuvre précurseur du cinéma fantastique

Connu pour ses réalisations très terre-à-terre (Du silence et des ombres est, à juste titre, régulièrement cité parmi les meilleurs films américains), Robert Mulligan aura tenté une seule et unique incursion dans le domaine du fantastique. C’est à l’occasion d’une adaptation du premier roman de Tom Tryon (homonyme en version originale mais titré « Le Visage de l’autre » en français), adapté par ses soins en scénario, que Mulligan s’est lancé dans l’aventure. On retrouve dans sa réalisation une patte personnelle marquée par l’imagerie rurale traditionnelle américaine qui a infusé dans l’ensemble de la filmographie de ce new-yorkais d’origine irlandaise. Ce récit sur les liens étroits entre deux jeunes frères jumeaux est également pour lui un prétexte d’explorer sa thématique de prédilection qu’est la perception par des enfants, ou adolescents, des notions d’innocence et de culpabilité. Mais l’argument fantastique entre rapidement, mis en exergue, à travers le « jeu » que la grand-mère inculque à ses petits-enfants consistant en une forme de projection télépathique dans l’esprit d’animaux. Mais, au-delà de ça, c’est la nature de Holland, l’un des deux jumeaux en question, qui est au cœur de cette dimension fantastique, celui-ci allant se révéler être en réalité mort avec le début du film, et sa présence à l’écran n’étant que l’illustration des visions qu’en a son frère Niles.

Ce twist peut sembler prévisible pour un spectateur qui, de nos jours, est habitué à de telles utilisations du média filmique. Mais, pour saisir l’importance de L’autre, il faut bien saisir que, en 1972, ce procédé fut si révolutionnaire qu’il divisa la critique. Montrer à l’écran un personnage qui n’existe que dans l’imagination schizophrénique d’un tiers est devenu monnaie courante, mais peut-être ne serait-ce pas le cas si L’autre n’avait pas ouvert la voie. Sans l’audace de Mulligan, qui d’ailleurs parvient à mettre en scène la dualité entre les deux frères avec maestria, en ne les réunissant jamais dans le cadre et en profitant de l’ambiguïté générée par la gémellité de ses deux jeunes acteurs, peut-être n’aurait-on eu jamais eu de Faux-semblants (David Cronenberg, 1988), de Sixième Sens (M. Night Shyamalan, 1999), de Fight Club (David Fincher, 1999) ou même, dans une moindre mesure, de Mullholland Drive (David Lynch, 2001).

L’autre grande force de L’Autre est d’avoir su ajuster sa mise en scène sur le point de vue du personnage de Niles pour parfaitement adopter son regard innocent sur les événements tragiques qu’il suscite malgré lui. C’est justement parce que le public voit les choses à travers son regard que, dans la dernière demi-heure, une fois que Niles a pris conscience de sa propre névrose, que l’on en vient à partager sa paranoïa croissante, justifiant ainsi la rupture stylistique vers une épouvante crescendo au terme de laquelle la grand-mère, jusque là source d’apaisement, en vient à apparaitre comme une pure figure horrifique. Là encore, le rapport de l’enfance au surnaturel est depuis devenu un inévitable leitmotiv dans le genre (Shining, Poltergeist, Le Labyrinthe de Pan…), même s’il ne s’agissait pas en 1972 de quelque chose d’inédit, puisque l’excellent Les Innocents (Jack Clayton, 1961) reste la référence en la matière. Il n’empêche que l’expérience de Mulligan pour filmer des enfants pour mieux les rendre attachants permet au film d’être la source d’un malaise profond chez le spectateur. A noter que le passif du scénariste/romancier en tant qu’acteur peut également justifier une lecture métafilmique de l’œuvre, le « jeu » étant alors une allégorie du travail de comédien dont la relation avec son personnage fictif serait comparable à celui entre Niles et Holland. Une autre piste qui fait de L’Autre une réalisation bien plus innovante qu’elle n’en a l’air.

L’insidieux passage mené entre une photographie très lumineuse qui s’accorde à la candeur des enfants et une atmosphère ténébreuse terriblement angoissante se fait avec une subtilité telle que, là encore, L’Autre s’impose comme un modèle incontournable pour toutes les générations d’amateurs de films d’horreur. Cette imagerie bucolique que l’on pourrait au premier abord juger désuète participe donc paradoxalement au succès intemporel de cette petite perle.

L’autre : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HMmMqWkudgA

L’autre : Fiche technique

Titre original : The Other
Réalisation : Robert Mulligan
Scénario : Tom Tryon, d’après son propre roman
Interprétation : Chris Udvarnoky (Niles Perry), Martin Udvarnoky (Holland Perry), Uta Hagen (Ada)…
Photographie : Robert Surtees
Montage : Folmar Blangsted et O. Nicholas Brown
Décors : Albert Brenner
Musique : Jerry Goldsmith
Production : Robert Mulligan, Don Kranze et Tom Tryon
Société de production : Twentieth Century Fox
Durée : 96 minutes
Genre : Fantastique, drame
Date de sortie du Coffret DVD/Blu-ray : 14 septembre 2016

Etats-Unis – 1972

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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