Retrospective David Fincher : Zodiac, critique du film

Fincher s’évertue à faire revivre le mythe Zodiac dans un film incisif, austère et froid : une leçon de mise en scène.

Synopsis : Le 4 juillet 1969, le soir de la fête de l’Indépendance, deux jeunes adultes se font tirer dessus entre les villes de Benicia et Vallejo en Californie. Un homme contacte les services de police locaux et annonce avoir commis ce crime. Le San Francisco Chronicle, l’un des importants journaux de la ville, reçoit ensuite une lettre revendiquant ce meurtre, tout comme deux autres quotidiens de la région. Le tueur présumé, qui se présente sous le pseudonyme du Zodiac, accompagne sa revendication d’une énigme. Robert Graysmith est un jeune dessinateur du journal. Sa vie bascule lorsqu’il se lance dans le déchiffrage de cette énigme, 

On savait depuis ses débuts que David Fincher était de cette trempe de cinéaste qui aiment à aller à rebours et sortir des sentiers battus. Alors, quand le natif du Colorado affiche son souhait, à l’orée 2006, de saisir l’interminable traque faite autour du tueur du Zodiac, on ne pouvait décemment qu’être tiraillé entre la joie la plus pure et l’inquiétude la plus folle. Il faut dire que le cinéaste américain fait montre depuis Alien 3, d’une fâcheuse tendance à s’engouffrer, voire se nicher dans une approche auto-destructrice presque narcissique. Comprenez que sous couvert de se prêter à un genre ultra-codifié (le thriller avec Seven notamment), le cinéaste préfère apposer sa marque au détriment des piliers historiques du genre. Il détruit pour rebâtir en somme. Dans l’idée ce n’est, cela dit, pas une mauvaise chose. Qu’aurait donné son Seven délesté de cette flamboyance biblique épousant les pérégrinations de deux inspecteurs ? Ou que serait-il advenu de son The Game, s’il n’avait pris la peine d’en faire un film autant véhément que symbolique dans son approche de représentation de la société ? Assurément un tas de chose. Mais là où les deux films précités n’étaient que pures fictions, Zodiac s’avérait être bien réel. Ou l’histoire de la traque d’un tueur, insaisissable, énigmatique, ayant nargué la police et lancé non sans fracas la fâcheuse course à la popularité des figures criminelles. C’est donc dans ce crédo, fort périlleux que le film s’installe : comment faire ployer un genre de cinéma pour le subvertir ? Comment l’altérer pour mieux le porter à nu ?

Psycho Killer

Un casse-tête qui d’entrée nous faisait douter du bonhomme. Mais 2h30 et une traque éreintante/haletante plus tard, un seul constat semble de mise : David Fincher n’a rien perdu de son mordant. Pire encore : il l’a aiguisé. En compilant tel un méchant archiviste, tous les faits de cette affaire, le cinéaste arrive à créer une dramaturgie, qui plus est fondée sur l’accumulation. Les années défilent, le tueur se transforme en mythe et on assiste bien vite au délitement, qu’il soit physique ou mental, des personnes ayant passé une partie leur vie à traquer cette figure du crime. D’un vulgaire film policier, le film se plait alors à titiller les recoins quasi fantastiques de son sujet en témoignant d’une longueur qui le confine à une forme de songe (ou de cauchemar) ou les protagonistes semblent courir après un fantôme, renforçant l’idée d’un film presque irréel, rêvé. Cela dit, si le sujet et son traitement laissent à penser que le ton du film oscille entre rêve et réalité, la forme, elle, est usée de telle manière à ce qu’elle rende le film terriblement normal. Pas d’univers hystériques ou de penchants nihilistes qui débordent : Fincher fait montre d’une sobriété qu’on ne lui connaissait plus et renforce paradoxalement la puissance de son sujet, bien malgré lui, cloitré dans un dédale de parking, couloirs, salles de rédactions, qui trustent en définitive toute l’avancée de l’intrigue. On assiste alors médusé à ce ballet de questions interminables, où se côtoient autant abnégation que résignation, entrain et fatigue, défiance et peur, qui à force d’égrainer ses minutes, voit son intérêt bondir. Là est d’ailleurs toute la force du film : savoir dérouler son intrigue, aux ramifications complexes, sans jamais la rendre absconses ou confuse. Tel un rapport d’enquête, le métrage peut alors dégainer non sans panache tous ses évènements un à un, quitte à arriver à une évidente saturation qui n’aura pour effet que d’amplifier l’atmosphère pesante du métrage. Cela dit, un problème récurrent subsiste. Pourquoi descelle t-on dans le derniers tiers du film une certaine déception ? Sans doute, est-ce le résultat d’un film délesté des intrigues retors caractéristiques de Fincher, qui accuse le coup en définitive des limites de son cinéma ? On ne pourra ainsi qu’acquiescer aux divers commentaires vantant un rythme parfois distordu et un montage assez aléatoire dans la gestion des dialogues. Mais, qu’importe puisque Fincher, sous couvert de raconter la traque d’un tueur insaisissable, se fait le défenseur des forces de polices et autres journalistes, qui de par leur abnégation communes ont su toucher du doigt le mythe Zodiac et presque l’attraper. Et rien que ça, ça valait bien un film.

Difficile d’expliquer en quoi Zodiac est une oeuvre majeure de la filmographie fincherienne. Certains diront qu’il n’est qu’un film bavard et faussement violent, quand d’autres pointeront qu’il n’est que le fruit d’un travailleur acharné, prêt à tout pour exhumer de vieux souvenirs d’enfance et accessoirement se faire un nom parmi les grands de la profession. On retiendra cependant un film aussi tendu qu’une arbalète, brillamment construit et surtout terriblement pesant. Apte à devenir une référence du genre en tout cas. 

Zodiac : Bande-annonce

Zodiac : Fiche Technique

Titre : Zodiac
Réalisation : David Fincher
Scénario : James Vanderbilt, d’après les livres de Robert Graysmith
Interprétation : Jake Gyllenhaal (Robert Graysmith), Mark Ruffalo (Dave Toschi), Robert Downey Jr  (Paul Avery, journaliste au San Francisco Chronicle), Anthony Edwards (L’inspecteur William « Bill » Armstrong), Chloë Sevigny (Melanie), Philip Baker Hall (Sherwood Morrill),  John Carroll Lynch (Arthur Leigh Allen), Brian Cox (Melvin Belli), Dermot Mulroney (Le capitaine Marty Lee)
Musique : David Shire
Photographie : Harris Savides
Montage : Angus Wall
Direction artistique : Keith P. Cunningham
Décors : Donald Graham Burt
Costumes : Casey Storm
Producteurs : Ceán Chaffin, Brad Fischer, Mike Medavoy, Arnold Messer, Louis Phillips (producteur exécutif) et James Vanderbilt
Sociétés de production : Paramount Pictures, Warner Bros. et Phoenix Pictures
Distribution : Paramount Pictures, Warner Bros.
Budget : 65 millions $
Format : Couleurs – 2.35:1 – numérique
Genre : policier, thriller
Durée : 156 minutes ; 162 minutes en version director’s cut
Dates de sortie :  17 mai 2007

Etats-Unis – 2007

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Antoine Delassus
Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.