La Tortue rouge, un film de Michael Dudok de Wit : critique

L’animation reste encore peu représentée au sein des grands festivals de cinéma, hormis ceux qui lui sont spécifiquement dédiés. Face au cinéma de fiction en prise de vues réelles, le cinéma animé fait souvent office de parent pauvre, ou de production destinée aux enfants et donc perçue comme un sous-genre, compte tenu de l’image que véhicule la culture enfantine auprès du plus grand nombre.

Synopsis : Échoué sur une île déserte, un marin essaie de rejoindre la civilisation en bâtissant un radeau. Ses tentatives successives seront invariablement stoppées par l’intervention d’une énorme tortue rouge. Le lien entre l’homme et la bête va peu à peu se transformer.

Une histoire des sentiments

La notoriété que peut apporter une présentation d’un film à Cannes est très importante, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un projet ambitieux, porteur d’une esthétique radicale, ce dont il est question avec La Tortue rouge. Par ailleurs, cette œuvre est également estampillée de l’étiquette Ghibli un autre argument massif en terme de publicité auprès des nombreux amoureux du studio japonais. Le cas de La Tortue rouge est assez singulier dans l’histoire de Ghibli pour que l’on prenne le temps de s’y attarder. En effet, il s’agit du premier film hors Japon dont le studio est co-producteur. Michael Dudok de Wit, le réalisateur, explique qu’il a été contacté par Isao Takahata l’un des membres fondateur de l’entreprise japonaise, lequel avait beaucoup apprécié le dernier court-métrage du cinéaste néerlandais. Takahata demande à pouvoir produire le premier long métrage de Dudok de Wit, sans requérir aucune demande particulière en matière d’esthétique ou de scénario. Carte blanche est laissée au cinéaste pour réaliser son film. C’est donc la première fois dans l’histoire du studio Ghibli qu’est produit un film qui ne soit pas japonais et qui n’émane pas des fondateurs ou de leurs collaborateurs. Pourtant, il y a bien une filiation dans la façon extrêmement sensible qu’adopte la narration de La Tortue rouge pour évoquer des thématiques universelles (le rapport de l’être humain à son environnement, les liens familiaux…). Le fait qu’une société aussi influente que Ghibli décide de mettre son nom au service de projets exigeants d’où qu’ils viennent sans chercher à uniformiser la création semble être de bonne augure.

La Tortue rouge adopte un parti pris assez rare et osé pour un long métrage, celle de ne pas intégrer de dialogues. Pendant les une heure vingt que dure le film, aucun des personnages ne prononcera le moindre mot. Michael Dudok de Wit a choisi cette position radicale pour que l’image prenne en charge l’émotion dans sa globalité, afin que l’oeuvre puisse se percevoir partout de manière universelle. De ce point de vue là, La Tortue Rouge réussit admirablement son pari. En évitant la trivialité ou l’excès d’emphase qui résulte parfois d’un échange verbal, la poésie du propos n’en est qu’exacerbée. Les séquences purement oniriques et fantasmatiques qui sont le cœur de la première partie du film sont à ce titre les plus belles. Cette absence de dialogue fonctionne moins quand il est question de représenter des scènes de la vie familiale. Ainsi, on peut s’interroger sur l’impossibilité des personnages à se nommer quand il s’interpellent les uns les autres. Le jeune homme à la recherche de ses parents après qu’un tsunami ait dévasté l’île ne fait que pousser des cris indistincts qui peuvent laisser perplexe. Dans ce genre de situations, surtout dans le cas d’un long métrage, où l’on attend du scénario qu’il développe tous les aspects de son intrigue, le défaut de deux termes aussi évidents que « maman » et « papa » interroge et transforme une qualité poétique en un étrange mutisme. Cependant, peut-être aurait-il été plus surprenant encore d’entendre soudainement les personnages se mettre à parler après plus d’une heure de film.

Les gestes disent parfois plus que n’importe quels mots, c’est en cela que réside toute la beauté de La Tortue rouge. En dehors de la première scène du naufrage, Michael Dudok de Wit a évincé tout spectaculaire de ce qu’il représente. Ce n’est pas une histoire de survie, mais une tranche de vie, à l’image d’un roman qui accompagnerait de bout en bout ses héros. Le film évolue progressivement vers cette forme, en passant d’une scène d’exposition dans laquelle l’homme est réellement aux prises avec une nature qui le domine, tant visuellement, avec l’utilisation de plans larges, évoquant ceux du western, que sur le plan sonore, où les bruits naturels sont omniprésents, à la mise en scène qui s’attarde sur les détails d’un quotidien sublimé. Le surnaturel ne fait qu’un surgissement et est assez vite éclipsé ; il n’est qu’un moyen poétique de permettre le développement de la narration. Il s’agit de montrer l’être humain faisant communauté, en exaltant l’harmonie des liens familiaux, famille qui fait le cœur de l’existence humaine semble-t-il. Cette vision lénifiante et très lisse peut être critiquée pour tout ce qu’elle sous-entend de consensuel dans les rapports entre les êtres, néanmoins La Tortue rouge regorge de poésie et parvient à ne jamais se perdre dans les bons sentiments simplistes en demeurant fidèle à son exigence de départ.

La Tortue Rouge : Bande annonce

La Tortue rouge : fiche technique

Titre original : The Red turtle
Réalisateur : Michael Dudok de Wit
Scénario : Michael Dudok de Wit, Pascale Ferran
Musique : Laurent Perez del Mar
Chef animateur : Jean-Christophe Lie
Montage : Céline Kélépikis
Son : Bruno Seznec
Producteurs : Pascal Caucheteux, Vincent Maraval, Grégoire Sorlat, Toshio Suzuki, Isao Takahata
Distribution : Wild Bunch
Récompenses : Prix spécial du jury de la sélection Un Certain regard au Festival de Cannes 2016
Durée : 80 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 29 juin 2016

France, Belgique – 2016

Festival

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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