Le lendemain, un film de Magnus von Horn : Critique

Synopsis : John, encore adolescent, rentre chez son père après avoir purgé sa peine de prison et aspire à un nouveau départ. Mais la communauté locale n’a ni oublié, ni pardonné son crime. Sa présence attise les pires pulsions chez chacun, l’atmosphère devient menaçante, proche du lynchage. Rejeté par ses anciens amis et abandonné par ses proches, John perd espoir et la violence qui l’a conduit en prison refait peu à peu surface. Dans l’impossibilité d’effacer le passé, il décide d’y faire face…

Crime et châtiment

Brassant des thèmes et des genres différents, le nouveau cinéma scandinave, voire nordique, est pourtant reconnaissable à ce je-ne-sais-quoi de légèrement mélancolique, à la fois comme absent à lui-même et laissant des traces profondes auprès du spectateur. La même mélancolie mêlée de violence psychologique chez les Norvégiens Joachim Trier et son magnifique Oslo 31 Août, ou Eskil Vogt et son Blind, chez le Suédois Ruben Östlund et son Snow Therapy, et même dans une certaine mesure chez le Danois Anders Thomas  Jensen dont on a pu voir récemment Men & Chicken, et donc ici, chez Magnus von Horn, avec ce premier long-métrage, le Lendemain –au passage une étrange traduction d’un titre suédois plus explicite, Efterskalv, qui signifie littéralement « après le choc» au sens de la réplique, d’un séisme.

Le Lendemain commence sur la « libération » de John (Ulrik Munther, un jeune chanteur pop rock adulé par la jeunesse de son pays), un ado qui quitte un centre fermé dont le nombre d’impressionnants cliquetis de clés et de serrures nécessaires pour le ramener au dehors montre qu’il ne s’agit pas d’un enfermement anodin ni anecdotique. De fait on apprend assez rapidement qu’il a fait quelque chose de terrible, un meurtre, à peine évoqué dans le film, puisque le propos du réalisateur est ce fameux lendemain, le retour de John parmi les siens, sa famille et ses anciens camarades du lycée, très hostiles à cette idée et visiblement encore retournés par les évènements qui se sont produits. Tout le contraire d’une libération, en somme.

Plus précisément, le thème central du film est la solitude de John, face à lui-même surtout, face à l’impossible pardon qu’il ne pourra jamais se faire, mais également face à la terrible deuxième peine qu’il subit de toutes parts. Malgré une absence relativement courte, tout est devenu impossible pour lui. Même un chahut fraternel avec son petit frère Filip, pourtant impatient de le retrouver, devient lourd de sous-entendus. Martin (Mats Blomgren, impressionnant de froideur), le père de John, s’évertue dans une sorte de déni, à reprendre la vie de la ferme familiale là où elle s’est arrêtée : il apprend à son fils à conduire le tracteur ou la voiture, ils vaquent aux travaux des champs, mais il est glaçant de voir combien son cœur n’y est pas, combien il se tient à grande distance de ce fils fautif, combien peut-être il n’arrive plus à l’aimer. Au lycée, John est l’objet d’un violent ostracisme érigé quasiment en système, puisque même l’administration ne cache pas son appréhension et son embarras face à ce retour.

Bien que tourné en Suède, le pays d’origine de Magnus von Horn, Le Lendemain montre en plus de sa « froideur » suédoise le minimalisme de certains films polonais, la Pologne étant son pays d’adoption (Magnus vit en Pologne après y avoir fait ses études de cinéma). Il fait penser en particulier au récent Ida de Pawel Pawlikowski, puisque c’est Lukasz Zal, le chef opérateur d’Ida qui est derrière la caméra du Lendemain. On retrouve la même discrétion de la caméra sur des paysages bleutés et paisibles, en grande contradiction avec la violence des situations qui sont montrées dans le film. Car au-delà de ce thème central, Magnus von Horn tisse tout un ensemble de relations masculines qui ont pour point commun leur violence. Martin avec ses fils, Martin avec son père, ce dernier également violent malgré l’âge et de lourdes pathologies, les camarades de John ; jeunes hommes et hommes plus âgés semblent tous dépossédés de leur part émotionnelle pour ne réagir à la vie que par une violence et une attitude généralement passive-agressive. Et sans être aucunement manichéen, le cinéaste leur oppose des figures féminines très empathiques – à défaut d’une figure maternelle dont l’absence dessine peut-être en creux la fragilité de John – une proviseure bienveillante (épatante Ingrid Nillson, inoubliable Fifi Brindacier), une camarade  de classe, la seule à voir en lui autre chose qu’un criminel, une prof qui le défend et le protège de la barbarie des autres…Pas de manichéisme, donc, mais une profession de foi que Magnus von Horn répète à l’envi quant à sa perception de la violence des hommes.

Tout comme Echo, le premier court-métrage du réalisateur qui fait penser à Michael Haneke dans sa froideur clinique face déjà à la violence d’adolescents, Le lendemain est un film intelligent qui parle de l’humanité , celle d’un petit criminel comme John, ou celle d’autres jeunes de la petite communauté villageoise, à leur tour à deux doigts du crime, aussi bien que celle de la société dans son ensemble, une société bien compliquée que le cinéaste recompose à petite échelle dans le bureau de la proviseure après qu’un soir, les choses sont allées trop loin : un concentré de cynisme et de duplicité, de culpabilité, mais aussi de déni, voire de l’indifférence au travers de l’absence de certains protagonistes à cette réunion. Comme si le cinéaste au travers de ce dispositif voulait nous présenter à nous-mêmes tels que nous sommes, le tout toujours avec la bonne distance, en laissant le spectateur poser son regard où il lui semble nécessaire de le poser, et en le laissant libre de s’identifier à l’un ou l’autre des personnages de cette fameuse scène. Le lendemain est un très beau film à côté duquel le cinéphile ne doit pas passer…

Le lendemain : Bande annonce

Le lendemain : Fiche technique

Titre original : Efterskalv
Réalisateur : Magnus von Horn
Scénario : Magnus von Horn
Interprétation : Ulrik Munther (John), Mats Blomgren (Martin), Stefan Cronwall (Grannen), Loa Ek (Malin), Alexander Nordgren (Filip), Felix Göransson (Korv-Hannes), Oliver Heilmann (Kim), Sven Ahlström(le père de Kim), Wieslaw Komasa (Grand-Père), Ellen Mattsson (Bea), Inger Nilsson (La proviseure), Cecilia Wilhelmsson (la prof de gym)
Photographie : Lukasz Zal
Montage : Agnieszka Glinska
Producteurs : Madeleine Ekman, Sophie Erbs, Mariusz Wlodarski
Maisons de production : Cinémadefacto (France), Lava Films, Zentropa International SwedenFilms
Distribution (France) : Nour Films
Récompenses : Guldbagge award (Académie suédoise) pour : meilleur film, meilleur réalisateur, et Mats Blomgren dans un meilleur second rôle
Budget : ND
Durée : 141 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 1er Juin 2016
Suède, Pologne, France – 2014

 

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.