Blind, Un Rêve Éveillé, un film d’Eskil Vogt: Critique

Eyes wide shut

Le film d’Eksil Vogt est un premier film, et pour lui donner de la visibilité,  les gens du marketing ont cru bon d’adjoindre à l’accroche le texte « le nouveau chef d’œuvre du scénariste de « Oslo, 31 août » , accroche dont on a immédiatement envie de se méfier.

On ne peut pas nier une certaine couleur commune entre ces deux films norvégiens, d’autant plus que le réalisateur d’Oslo, Joachim Trier, est le producteur associé de Blind; une couleur commune également avec le récent 1001 grammes de cet autre norvégien, Bent Hamer. Les personnages de tous ces films sont habités par une forme de solitude, de mélancolie diffuse. À tel point qu’on se surprend à souscrire à cette thèse selon laquelle l’esprit très luthérien de ce peuple scandinave est peut-être tourmenté par toute cette richesse qui lui tombe du ciel… ou plus exactement de la Mer du Nord et de son pétrole, pour le mettre dans une situation d’inconfort moral…

Dans tous les cas, le mal-être est d’autant plus vif que les problèmes matériels inexistants.

Mais revenons-en à Blind. La source des tourments est ici la cécité, quand c’était la toxicomanie dans Oslo. Ingrid est une femme comblée, mariée à Morten (Henrik Rafaelsen, un bon choix de casting pour un personnage pâle et rassurant à la fois), un architecte prospère. Son métier à elle reste flou, car au début du film, Ingrid est déjà aveugle, ayant perdu très soudainement et récemment la vue.

Après un prologue qui n’est pas sans rappeler l’univers malickien avec un « tree of life » planté au milieu d’un décor très organique (et très flou, il va de soi), Eksil Vogt suit le quotidien d’Ingrid qui vit en recluse. Un quotidien constitué de très peu de choses finalement, quelques échanges avec un mari trop discret à son goût, quelques tâches ménagères qu’elle accomplit plus ou moins adroitement, mais pour la majeure partie de son temps, une station assise, petite radio à portée d’oreille, devant une des nombreuses baies vitrées de son bel appartement aussi lumineux, clair et blanc que l’on imagine que  son univers d’aveugle est sombre. Ingrid se force à se rappeler les détails de ce qui faisait son entourage d’avant, les immeubles, les rues, etc… pendant que leur souvenir est encore frais. Le réalisateur arrive à nous embarquer dans le monde d’Ingrid, dont on ressent les frustrations, la peur, la colère, l’insécurité en un mot. Ellen Dorrit Petersen, l’actrice qui joue le rôle s’est totalement coulée, à force de préparation, dans la bonne gestuelle, sans exagération, mais avec suffisamment de nuances pour que le registre apparaisse à la fois naturel et crédible.

Pour tromper son ennui et nourrir son imagination, Ingrid se met à écrire sur son mac, évoquant Le Scaphandre Et Le Papillon de Jean-Dominique Bauby. Mais elle, elle écrit essentiellement sur des sujets d’ordre érotico-sexuel, imaginant des voisins dans des histoires de séduction, de coucherie; des voisins mais aussi son mari Morten, voir elle-même au travers d’une sorte d’avatar, Elin (Vera Vitali).

La construction scénaristique est assez foutraque, ce qui est un comble pour celui qui a écrit le scénario du bel Oslo, 31 août. Les allers-retours entre la vie réelle d’Ingrid et celle fantasmée au travers de ses écrits (le « rêve éveillé »  du sous-titre du film) sont difficiles à suivre, et n’apportent aucun éclairage nouveau sur son état d’esprit. Les inserts pornographiques sont vraiment gratuits, car ne sont pas nécessaires pour expliquer qu’aveugles ou pas, on est tous finalement très seuls. Tout au plus, à l’instar de ce morceau de musique du rappeur 50 Cent, repris par Milow, Ayo technology, qui dit en substance « j’en ai marre de la technologie, je te veux en vrai en face de moi », cette séquence montre-t-elle l’importance de la vision, mais plus encore du toucher dans les relations physiques ? Ce qui est un message quelque peu paradoxal pour qui veut montrer le handicap que représente la cécité.

La seule vraie valeur ajoutée de  ces récits décousus est peut-être de montrer à quel point l’enfermement qu’elle a choisi emmène Ingrid tout doucement vers une folie symbolisée par un changement brutal de décor.

En revanche, quand Ingrid est elle-même, se plaquant toute nue contre la baie vitrée pour être vue, désirée, à défaut de voir elle-même, quand elle demande à son mari s’il est en train de la regarder, s’il est en train de lui sourire, quand on la voit terrifiée par quelques pas en-dehors de l’appartement, ou peut-être seulement l’idée de quelques pas en dehors de son appartement, on ne le distingue pas toujours, on est ému par son désarroi, sa souffrance , son apprentissage de la condition d’aveugle, et là, Eksil Vogt marque des points.

Pataugeant dans un scénario étrange et un tantinet sordide par endroits, Eksil Vogt imagine pour son film une sortie qui s’apparente plus à une façon de se raccrocher aux branches qu’à une vraie conviction, tant elle semble en décalage avec le reste du propos.

Eskil Vogt est un ancien de la Fémis, et Blind par moments fait penser à un travail de fin d’études, tant les idées conceptuelles foisonnent dans son film. Une mise en scène qui vaut donc malgré tout le détour, un jeu d’actrice bluffant, et un score mené par le hollandais Henk Hofstede, leader de l’excellent groupe The Nits des années 90.

Synopsis : Ingrid vient de perdre la vue. Elle quitte rarement son appartement mais se rappelle encore à quoi ressemble l’extérieur. Les images qui étaient autrefois si claires se remplacent lentement par des visions plus obscures. Elle soupçonne son mari Morten de mentir quand il dit aller travailler. Est-il dans l’appartement avec elle à se cacher et l’observer en silence ? Ecrit-il à son amante quand il prétend envoyer des emails à ses collègues ?….

Bande-annonce – Blind, Un Rêve Éveillé

Fiche Technique – Blind, Un Rêve Éveillé:

Titre original : Blind
Réalisateur : Eskil Vogt
Genre : Drame
Année : 2014
Date de sortie : 29 avril 2015
Durée : 96 min.
Casting : Ellen Dorrit Petersen (Ingrid), Henrik Rafaelsen (Morten), Vera Vitali (Elin), Marius Kolbenstvedt (Einar)
Scénario : Eskil Vogt
Musique : Henk Hofstede
Chef Op : Thimios Bakatakis
Nationalité : Norvège
Producteur : Sigve Endresen, Hans-Jørgen Osnes, Joachim Trier
Maisons de production : Motlys, Lemming Film
Distribution (France) : KMBO distribution

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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