Desierto, un film de Jonas Curon : Critique

Jusqu’ici on ne connaissait de Jonás Cuarón que le travail effectué autour du film de son père Alfonso, Gravity, dont il a co-écrit le scénario et réalisé un « court-métrage spin-off » ; or c’est justement à cette occasion qu’est née l’idée d’un autre long-métrage dont l’enjeu serait de survivre à un milieu inhospitalier qui, en l’occurrence, serait cette fois le désert de Sonora séparant le Mexique et les Etats-Unis.

Synopsis: Un groupe de mexicains tente de pénétrer sur le sol américain via la désert qui rejoint le sud de la Californie. Une fois passées les barbelés, ils pensent que leur périple touche au but… mais c’était sans compter sur un homme qui, armé d’un fusil à lunettes et d’un chien de chasse, est bien décidé à les abattre un par un.

Scènes de chasse dans la mer de sable !

Un choix de décor plus logique – et moins onéreux à mettre en image – de la part d’un mexicain que n’a pu l’être la stratosphère, ou même le grand Nord dans le cas d’Iñarritu. Desierto formerait donc ainsi, avec Gravity et The Revenant, un triptyque sur le rapport de l’Homme à une nature hostile, et qui partageraient tous trois un même minimalisme en terme de narration. De fait, si vous avez jugé préjudiciable l’écriture des deux films susnommés (« d’inspiration bressionienne » comme s’en défendait Alfonso Cuarón), alors ce premier long-métrage – du moins, le premier à être diffusé chez nous – de Jonás Cuarón n’est pas fait pour vous ! Si, au contraire, les histoires radicales et efficaces vous attirent davantage que les scénarios bavards ou que les intrigues capilotractées d’un cinéma de genre qui ne sait plus quoi inventer pour nous surprendre, alors Desierto vous semblera fort audacieux. Le concept est simple : pour passer la frontière ici, pas de mur de quatre mètres de haut ni le fleuve à traverser, seul un fil barbelé est à franchir. C’est donc le désert qui est censé freiner le flux migratoire, aussi bien du fait de son climat écrasant que de la zone de non-droit qu’elle représente. Dès lors, le drame social va rapidement se doubler d’un thriller musclé et violemment pervers.

Coécrit avec son ami d’enfance Mateo Garcia, le scénario nous fait donc suivre un groupe de clandestins mexicains, parmi lesquels Moïse (Gael García Bernal), en proie à un redneck souverainiste (Jeffrey Dean Morgan) bien décidé à ne pas voir d’immigrants fouler ses terres. Deux choix d’acteurs qui donnent au film une saveur particulière tant les deux sont tout à fait crédibles dans leur rôle respectif. Garcia Bernal apporte à son personnage une fragilité qui l’éloigne du stéréotype du héros de survival vers lequel le déroulement des événements va le contraindre à se transformer. A l’inverse, Dean Morgan dégage une bestialité redoutable, faisant de lui un véritable monstre de cinéma. Mais, au-delà d’une banale figure horrifique, l’écho que trouve son personnage en ces temps troubles (ce gardien autoproclamé des valeurs de son pays apparaît en effet comme une incarnation du programme xénophobe de Donald Trump), donne au film une certaine résonance politique qui ne sera évidemment pas du goût de tous les américains. Le reste du casting, qui incarne les autres clandestins mexicains, est majoritairement constitué d’acteurs non-professionnels mais non moins convaincants.

Par-delà son duo d’acteurs au sommet, la réussite du film vient avant tout de la maîtrise avec laquelle le jeune réalisateur a installé un dispositif remarquable pour mettre en scène cette course-poursuite. Fruit d’un tournage très laborieux – qui n’a rien à envier à celui de The Revenant puisqu’il a dû s’étaler sur plus de deux ans du fait de conditions météorologiques particulièrement aléatoires –, la façon dont est filmé le jeu de cache-cache entre les deux hommes repose sur l’idée de ne jamais les placer dans le même plan, jusqu’au dernier quart d’heure. Se chargeant lui-même du montage – comme son père le faisait avant lui –, Jonás Cuarón s’assure grâce à ce parti-parti un travail sur la spatialisation qui, en plus de faire du désert le personnage principal, apporte une certaine désincarnation du combat que vont se livrer les deux personnages. Evidemment, le fait que la proie ne voit pas le visage du prédateur, ni ne soit en mesure de comprendre ses motivations, renvoie automatiquement à ce qui faisait le suspense insoutenable de Duel, de Steven Spielberg. De plus, parce qu’ils se retrouvent isolés dans le décor, la violence dont sont victimes les clandestins apparaît comme un élément constitutif de celui-ci, mais aussi, par extension, de ce pays dans lequel ils ont voulu se rendre. Une représentation d’une Amérique barbare toutefois amoindrie par la présence d’un policier, aussi impuissant soit-il.

Le suspense que crée ce montage brillant, qui ne nous autorise pas le moindre instant de répit, est d’ailleurs parfaitement accentué par la composition du frenchie Woodkid, jusque-là connu pour la réalisation de clips et ses musiques électro, et qui signe ici son premier travail sur la bande originale d’un film. L’univers musical qu’il réussit à mettre en place s’accorde parfaitement au minimalisme de ces décors de western et au classicisme de la narration, sans pour autant faire perdre à la brutalité du face-à-face et à la tension de la course-poursuite. Certains passages gagnent même en intensité grâce à la rythmique de certaines sonorités particulièrement haletantes. Les nombreux plans d’ensemble, qui placent les personnages sur la ligne d’horizon ou au centre du cadre, font de ce huis-clos à ciel ouvert l’une des représentations les plus menaçantes que le cinéma américain nous ait offert de ces immenses décors naturels pourtant déjà surexploités (presque de quoi faire passer les Mad Max pour des divertissements candides !). Des paysages qui se révèlent plus effrayants que ce psychopathe armé qui n’en est que le fruit, au même titre que les serpents et les cactus. Et même si la notion d’individualisme qui semble l’unique moyen de survie à cet enfer est encore une fois amollie par un rebondissement final quelque peu édulcoré, le propos ne perd rien à la radicalité de cette représentation de la perte des illusions d’étrangers naïfs face à un rêve américain perverti par son culte de la violence.

Ce cauchemar aride, sanguinaire et épuré manque peut-être de subtilité dans son discours politique du fait de la caractérisation quelque peu caricaturale de ses personnages,  et son développement, dont le schéma emprunte au cinéma horrifique, peut paraître prévisible.  Mais, malgré les légères faiblesses de son écriture, la façon dont la tension réussit à prendre le public aux tripes du début à la fin impose Desierto comme une excellente surprise de la part d’un réalisateur qu’il faudra à présent suivre de très près.

Desierto : Bande-annonce

Desierto : Fiche technique

Réalisation : Jonás Cuarón
Scénario : Jonás Cuarón, Mateo García
Interprétation : Gael García Bernal (Moise), Jeffrey Dean Morgan (Sam), Alondra Hidalgo (Adela)…
Image : Damian García
Montage : Jonás Cuarón
Son : Raul Locatelli
Musique : Woodkid
Décors : Alex García
Costumes : Andrea Manuel
Production : Alfonso Cuarón, Carlos Cuarón, Alex García, Charles Gillibert
Société de production : Esperanto Kino, Ítaca Films, CG Cinéma, Orange Studio
Distribution : Version Originale / Condor
Durée : 94 minutes
Genre : Thriller
Date de sortie : 13 avril 2016
Mexique – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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