Belgica, un film de Felix van Groeningen : critique

A l’heure où la Belgique souhaite fermer ses portes face aux réfugiés massés dans le Nord de la France sans grande perspective de retrouver leur famille Outre-Manche, le bar Belgica sonne comme une ironie, un pied-de-nez politique sans doute pas si innocent de la part de son créateur, avec ses portes ouvertes à tous vents et ses néons multiples qui appellent la foule.

Synopsis: Jo et Frank sont frères, et comme souvent dans les familles, ces deux-là sont très différents. Jo, célibataire et passionné de musique, vient d’ouvrir son propre bar à Gand, le Belgica. Frank, père de famille à la vie bien rangée et sans surprise, propose à Jo de le rejoindre pour l’aider à faire tourner son bar. Sous l’impulsion de ce duo de choc, le Belgica devient en quelques semaines the place to be…

Brothers

Le gantois Felix van Groeningen creuse le sillon de son cinéma particulier, toujours à la limite de l’outrance, mais toujours rescapé du « too much » par une science de la mise en scène ; à tel point qu’il vient d’être remarqué et honoré au festival Sundance pour ce nouveau film Belgica, après une mention au meilleur film étranger des Oscars et une récompense aux César pour son précédent film, le très adoubé Alabama Monroe, tout comme il a été primé pour la Merditude des choses à la Quinzaine des Réalisateurs au festival de Cannes…

 

Le film, inspiré de manière très lointaine par des faits réels (le père du cinéaste a possédé un bar qu’il a ensuite revendu à deux frères), s’ouvre sur cette scène classique d’un petit matin où un couple qui s’est formé dans la nuit se disloque au petit jour, une fois les effluves alcoolisés envolés : un départ en catimini, sur la pointe des pieds et les chaussures à la main, d’un des deux partenaires. Ici c’est la fille, Marieke (Hélène de Vos) qui part, rassurée d’apprendre par le garçon Jo (Stef Aerts) qu’ils « n’ont rien fait » dans la nuit, que Jo n’a pas profité de son état d’ébriété très avancée.

En une scène, Félix van Groeningen campe le personnage de Jo, un garçon posé et chétif, dont un œil est resté collé par un méchant germe peu de temps après sa naissance. Un handicap qui le met dans une empathie plus forte, le sujet d’une moquerie qui n’a jamais pu se manifester grâce à son grand frère et héros Frank (Tom Vermeir) qui, enfant, le protégeait de la méchanceté des autres. Jo est le patron du café  Belgica, un café bon enfant où tout le monde est donc le bienvenu.

Et ce grand frère est caractérisé dans une opposition presque totale avec Jo. Père d’un tout jeune enfant d’autant plus naturel et expressif que le personnage du père est distant, on le voit débouler dans sa propre maison comme un chien fou, et en même temps comme quelqu’un qui ne serait pas concerné par ce qui s’y passe, par la vie qui s’y mène. Énergique, Frank s’ennuie mortellement entre le chenil de sa femme Isabelle (Charlotte Vandermeersch) et sa propre concession de voitures d’occasion. Il veut booster sa vie devenue invivable car trop tranquille. Il plaque alors tout, revend ses parts à son associé, rafle les économies de la famille, et s’impose plus qu’il ne se propose au projet de Jo d’agrandir le café et d’en faire un club ouvert à toutes les musiques. La mise en scène de Felix van Groeningen bâtit deux films qui s’écoulent en parallèle : d’une part, une sorte de grand boulevard permettant aux frères Dewaele, ses amis du groupe electro-rock de Soulwax, de dérouler leur talent, et d’autre part, mais de manière complètement imbriquée, l’histoire de ces deux frères, dans leurs rapports réciproques et dans leurs rapports avec leur entourage. Le film Belgica porte bien son titre, car ce « lieu de perdition » comme « promis » au micro tous les soirs par son propriétaire en est le personnage central ; tout s’y noue et se dénoue . Le spectateur va suivre le renforcement et le délitement de cette relation, l’influence de l’endroit sur l’un et l’autre dans leur cheminement. Ces évolutions sont apportées par petites touches symboliques noyées dans l’énergie et la frénésie générales du Belgica. De même, le cinéaste montre très justement le mécanisme d’entraînement, qui fait qu’hommes et femmes se laissent aller à tous les excès, à leur animalité presque par capillarité.  Mais avant tout, la part belle est donnée à la musique et à Soulwax , peut-être un peu trop, au détriment notamment des personnages féminins (une mère qui n’apparaît que sous forme d’ébauche, alors qu’on entrevoit un beau personnage empreint de douceur; les partenaires des deux frères, confinées l’une et l’autre dans des clichés qui manquent de nuance par manque de caractérisation). Enfin, le sous-texte lié à la montée du racisme et du protectionnisme est assez subtilement amené par le gantois.

Belgica n’est pas un film musical au sens de la comédie musicale. C’est un film qui porte la musique excellente et éclectique que Soulwax a écrite pour l’occasion. Sortant de leur zone de confort, les frères Dewaele ont imaginé des groupes fictifs, allant du rockabilly ou de la techno jusqu’à la magnifique marche du soir de l’inauguration… Tournés en live, ces concerts sont offerts à de très nombreux figurants plus vrais que nature, sans doute les mêmes personnes qui fréquentent le Charlatan, classé comme l’un des meilleurs clubs de Gand et probablement de la Belgique, et qui est le fameux ancien club de papa Groeningen.

Felix van Groeningen mérite le prix de la mise en scène glané dans l’Utah (section World Dramatic). Il y a du savoir-faire dans Belgica, qui lui donne le côté complètement immersif, qui lui permet de toucher même les spectateurs qui sont insensibles à la musique que les frères Dewaele proposent ; mais il faut reconnaître que l’intense émotion d’Alabama Monroe n’est pas présente dans Belgica, trop éparpillé, et pas assez connecté avec le moi intérieur des personnages…Il reste un film réussi, et propulse son auteur un peu plus vers le sommet mondial du septième art actuel.

Belgica : Bande annonce

Belgica : Fiche technique

Titre original : Belgica
Réalisateur : Felix van Groeningen
Scénario : Arne Sierens, Felix van Groeningen
Interprétation : Stef Aerts (Jo), Tom Vermeir (Frank), Stefaan De Winter (Ferre), Dominique Van Malder (Manu Dewaey), Ben Benaouisse (Momo), Boris Van Severen (Dave Coppens), Sara De Bosschere (Nikki), Charlotte Vandermeersch (Isabelle), Hélène De Vos (Marieke), Jean-Michel Balthazar (André), Bo De Bosschere (Wibo), Sam Louwyck (Rodrigo), Anjana Dierckx (Katrien), Hannes Reckelbus (Jan), Silvanous Saow (Rudy Rasta), Fouad Oulad Khlie (Mohammed), Arne Sierens (Frederic), Johan Heldenbergh (Bruno Schollaert), Nils De Caster (Inspecteur Dewaele), Titus De Voogdt (Inspecteur Van Beveren)
Musique : Soulwax
Photographie : Ruben Impens
Montage : Nico Leunen
Producteurs : Hans Everaert, Christoph Foque, Alberte Gautot, Arnold Heslenfeld, Dirk Impens, Katelijne Pieters,
Laurette Schillings, Frans van Gestel, Rudy Verzyck
Maisons de production : Menuet Producties, Pyramide Productions, Topkapi Films
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : Prix de la mise en scène au Festival de Sundance, janvier 2016, – section World Dramatic
Budget : ND
Durée : 127 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 02 Mars 2016
Belgique, France – 2016

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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