Avril et le monde truqué, un film de Franck Eckinci et Christian Desmare: Critique

Porté par des ambitions vern-iennes et la promesse d’un univers steampunk grouillant et fantaisiste, Avril et le monde truqué aurait pu être le nouveau porte étendard cinématographique de l’imaginaire français jugé moribond par ses contemporains

L’impossible n’est pas français.

Un postulat particulièrement injuste au passage, car dans le domaine de la littérature, de la bande dessinée et du jeux vidéo, la France n’a pas à rougir de ses voisins, proposant régulièrement des œuvres pleines de trouvailles et d’inventions. Mais voilà, le cinéma reste toujours aux yeux du grand public l’unité de mesure des imaginaires, et face à une production quasi exclusivement orientée vers le drame social, la comédie de mœurs ou le « film d’auteur », il est plus facile d’aller rêver de l’autre coté de l’océan. Dans ce paysage un peu bloqué, la promesse d’un Paris rétro futuriste mis en image par les talents d’animateurs de nos compatriotes (qui ne sont plus à prouver) laisse rêveur. Mais malheureusement, l’envie de pousser un chant du coq en sortant de la salle reste absente, car si exposition il y a, ce n’est pas celle que l’on attendait. Loin d’être une invitation au voyage, les aventures d’Avril sont plutôt une déprimante vitrine de ce rapport étrange entre notre cinéma national et son héritage S-F qu’il méprise depuis trop longtemps.

Les premières minutes sont particulièrement révélatrices : Plutôt que de nous faire doucement entrer dans cet univers et nous dévoiler progressivement les enjeux de l’histoire, le film s’attarde sur des fioles de laboratoires et des livres ouverts affichant en grosses lettres les noms des acteurs, producteurs, chaîne de télévisions…bref de tous ceux qui ont participé. Juste le temps de faire comprendre (avec effroi) le nombre de personnes nécessaires à l’aboutissement d’un projet de science-fiction pour jeune public. Durant cette longue balade dans le labo, les enfants n’apprendront rien de l’univers qui se dévoilera plus tard sous leurs yeux, mais seront peut être contents d’apprendre que les protagonistes sont doublés par Marion Cotilliard, Marc-André Grondin, Olivier Gourmet et Philippe Catherine. Le cinéma français affiche ses stars imposées pour attirer les investisseurs, ses modes de financements, ses producteurs… Si l’intro qui s’ensuit ne manque pas de mordant, les réalisateurs s’empressent de passer aux explications du comment on en est arrivé là. Les savants disparaissent, empêchant le monde d’évoluer et le laissant bloqué à l’âge de la vapeur. On nous précise quand même que le cours de l’histoire s’en trouve modifié. C’est gentil de prévenir, mais Miyazaki a-t-il déjà eu besoin de justifier son Château dans le ciel ? John Lasseter nous a-t-il enfin expliqué pourquoi les voitures parlaient dans Cars ? Non, et ce n’est pas important. Partout ailleurs nous savons qu’il suffit de poser les bases et le spectateur fera le reste. Mais étrangement, ici, le film se sent obligé de nous faire un topo, de bien définir ce qui tient de l’histoire et ce qui découle de la fiction, mettant ainsi en doute notre capacité à rêver. Après le cinéma, c’est l’imagination qui est assassinée, sacrifiée sur l’autel du didactisme.

A partir de là, Avril et le monde truqué développe une intrigue qui rappelle trop les aventures décrites dans Capitaine Sky et le monde de demain de Kerry Conran (2003). Le même postulat de base, le même plan des antagonistes et la même morale écolo dans l’air du temps, le panache en moins. Et si l’univers de Tardi aurait pu rattraper le coup, force est de constater que le dessinateur ne s’est pas vraiment démené sur ce coup là, reprenant les archétypes qu’il avait déjà créés pour Les aventures d’Adèle Blanc-Sec (le commissaire Pizoni est un copié collé de Caponi), tout en les délestant de leur folie grotesque. De Avril à Grand père Pops, nombre de figures défilent sur l’écran sans jamais provoquer la moindre empathie ou émotion, à part peut-être le chat poète occasionnellement. Tous sont portés par un esprit terre à terre, ne s’étonnant jamais de rien, et tombant amoureux comme quand on va faire ses courses. Difficile alors pour le spectateur de se laisser embarquer dans cette aventure, il ne lui reste qu’à attendre patiemment la fin. Ce monde truqué est finalement à l’image du nôtre, dans son éloge du progrès et de la science, il ne laisse aucune place à l’imagination, la poésie et la fantaisie. Les producteurs français sont-ils encore capable de rêver ? La question mérite d’être posée.

Synopsis : Dans une uchronie de l’ère impériale sous Napoléon V, un scientifique est mis à contribution pour développer un sérum d’invulnérabilité en vue de la guerre contre la Prusse. Après un incident dans le laboratoire lors d’une visite de Napoléon V, deux cobayes s’enfuient. Le scientifique ainsi que l’empereur, son garde du corps et les autres cobayes meurent. La guerre contre la Prusse n’a pas lieu et la lignée impériale n’est pas défaite du pouvoir. S’ensuivent les disparitions continues des plus grands inventeurs et génies scientifiques de l’époque, ce qui plonge le monde humain dans une ère sombre de déforestation totale à l’échelle planétaire.
Quelques années plus tard, en 1941, dans ce monde figé dans l’obscurantisme où la technologie la plus avancée reste la vapeur, une jeune femme, Avril, vivote à Paris en compagnie d’un chat parlant, Darwin. Lorsqu’elle part à la recherche de ses parents, qui font partie des scientifiques disparus, elle se trouve mêlée de nouveau aux manigances de l’empire et rencontre Julius, un gredin vivant aux marges de la loi. Ensemble, ils tentent de découvrir la raison de ces enlèvements.

Fiche Technique : Avril et le Monde truqué

Titre : Avril et le Monde truqué
Réalisation : Franck Ekinci et Christian Desmares
Scénario : Franck Ekinci et Benjamin Legrand, d’après une bible graphique originale de Jacques Tardi
Doublage : Marion Cotilliard, Jean Rochefort, Olivier Gourmet, Benoît Brière, Marc-André Grondin, Philippe Catherine…
Animateur : Patrick Imbert, Nicola Lemay et Nicolas Debray
Montage : Nazim Meslem
Son : Yann Lacan
Musique : Valentin Hadjadj
Producteur : Michel Dutheil, Franck Ekinci, Brice Garnier et Marc Jousset
Production : Studiocanal, Je suis bien content, Arte France Cinéma, RTBF, Tchack, Kaibou Productions et Wallimage
Distribution : Studiocanal et O’Brother Distribution
Pays d’origine : Drapeau de la France France, Drapeau de la Belgique Belgique et Drapeau du Canada Canada
Genre : Film d’aventure, Comédie
Durée : 103 minutes
Dates de sortie :15 juin 2015 (Festival international du film d’animation d’Annecy), 4 novembre 2015

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Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

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