Doctor Foster, une mini-série de Mike Bartlett : Critique

« Le Paradis n’a aucune colère, comme l’amour se changeant en haine.
Ni de fureur comme une femme méprisée »

Tirée de la tragédie The Mourning Bride de William Congreve (1697), cette citation résonne comme une maxime, concluant l’épisode pilote, tel un baisser de rideau sur une sonate solo au piano. Découverte récente, cette mini-série de Mike Bartlett, dramaturge récompensé, en 5 parties d’une heure, a été diffusée sur BBC One à partir du 9 septembre jusqu’au 7 octobre 2015. Et il est vrai que le show britannique doit beaucoup à un certain élan dramatique théâtral des plus saisissant. Le générique est accompagné musicalement par Fly d’Einaudi (pas très original, mais qui provoque toujours quelques frissons). On n’en finit pas de glisser, comme ces objets flottants, dans la folie de cette Médée moderne jouée par Suranne Jones, découverte dans Coronation Street (plus ancien soap anglais toujours à l’antenne. L’actrice y est triplement récompensée), puis un autre Doctor Who (« The Doctor’s Wife » dans lequel elle incarne, à la manière Fiancée de Frankenstein, la matrix du TARDIS) ou encore Unforgiven et Scott & Bailey. Une grande actrice à la fois puissante et aux dissonances variées. Définitivement à suivre ! Il est étonnant d’apprendre qu’à la réalisation, un certain Tom Vaughan, discret et hétéroclite – à qui l’on doit Jackpot (What Happens In Vegas) avec Cameroun Diaz et Ashton Kutcher en 2008 et Mesures exceptionnelles avec Harrison Ford et Brendan Fraser en 2010. Deux réalisations tombées quasi dans l’oubli -, puisse faire preuve de tant de maîtrise dans sa photographie et sa mise en scène.

Avide de nouvelles surprises, la rédaction CSM attache une attention particulière aux séries britanniques à la mise en scène aiguisée au couteau, à la photographie contrastée, entre pastels et scintillantes (oui c’est plus joli à lire que scintillements), entre le gris bleu d’un temps pluvieux et la surexposition d’un soleil déclinant, sans oublier le jeu des acteurs, acerbe et décontracté, savamment équilibré. L’écriture minimaliste y est très souvent poussée à son paroxysme lorsqu’est développé un sujet, en général banal et accoutumé. Je ne vous apprends rien si je vous dis qu’ici l’infidélité est le point de départ de cette pépite épurée, entre choralité (The Casual Vacancy) et tragédie individualiste (Skins, Dates ou Black Mirror…). Les références à Stephen Frears, Peter Brooks ou le roman policier britannique, au portrait classique jusqu’au déchaînement des passions, à l’immédiateté et l’honnêteté d’un mise en scène sans artifice, participent au stéréotype britannique qui maîtrise sa réalisation en creusant sur place pour faire apparaître toutes les strates d’une même émotion. 

Le docteur Gemma Foster enquête sur la possible tromperie de son mari jusqu’à y percer de surprenants secrets. Les révélations ne sont jamais grandiloquentes et l’empathie nous bouleverse. Elle, qui a l’habitude de garder la tête froide, hors de l’eau, se trouve soudainement plongée en apnée dans ce que nous expérimentons tous, la crainte que notre foyer, notre ménage, notre couple ou même notre stabilité (qu’on soit très bien seul ou accompagné), volent en éclat, dès le premier soupçon insinué. Tel un virus qui se propage, la paranoïa nous gagne et à la découverte de la vérité, nous ne savons s’il faut rire, pleurer ou crier. Soulagé(s), mais terriblement endeuillé(s). De ce parcours, jamais épuisant, quoiqu’au début mal amorcé, il nous faut trouver une issue et c’est ainsi que nous restons en haleine chaque épisode durant.

Les 5 épisodes, apparaissent donc comme des actes dirigés selon une perspective toujours ouverte, mais fermée. Le paradoxe omniprésent régit chacune de nos contradictions. Il nous est préférable de connaître la vérité plutôt que d’être bercés par le mensonge, mais qu’est le moins douloureux ? L’épisode pilote se concentre, avec quelques flash-back inutiles, sur la première suspicion qui débouche sur la criante vérité. Le deuxième déroule le fil d’une éventuelle solution avec le face à face que l’on attendait tant. Le troisième se poursuit dans le secret de notre propre reconversion pour déboucher sur une résolution qui ne peut qu’être remise en question. Le quatrième prend un virage personnel et conduit le personnage principal(e) à se surpasser. Le cinquième et dernier s’ouvre dès les premières minutes en huis clos, en léger décalé avec l’épisode précédent, pour suivre ensuite chacune des interrogations soulevées au fur et à mesure de cette épopée intime et moderne. Je n’ai rarement vu un face à face final aussi poignant, sincère et bouleversant de toute ma vie. Conscient de la vérité, l’adultère est précisé dès le résumé, Mike Bartlett ne cesse de nous faire douter sur les motivations et les actions des personnages, d’une diversité admirable. La cellule familial est certes un cliché, mais cela ne suffit pas à réduire l’intérêt pour ce récit de vie quasi-initiatique. Si vous désirez garder intact le plaisir, je vous conseille de ne pas poursuivre la lecture, SPOILER ALERTS. Le cheminement (véritable épreuve ou traverse) de cette femme moderne qui jongle entre reconnaissance professionnelle et vie de famille « parfaite » trouve un écho durant la confrontation avec plusieurs personnages masculins, Jack Reynolds (Robert Pugh), un ancien praticien qui a plongé dans la boisson depuis le départ de son compagnon, Anwar (Navin Chowdhry) notaire qui préfère cacher sa tumeur du cerveau à sa femme et Neil (Adam James) voisin marié secrètement attiré. Et si la meilleure des vengeances n’était peut-être pas celle à laquelle nous nous attendions? FERMER LA PARENTHÈSE.

Frans Bak (The Killing, Disparue) compose avec élégance et détermination, les discrètes pistes entêtantes, entre nostalgie et conviction

Connaissons-nous vraisemblablement notre plus proche entourage ? Jusqu’où est-on prêt à aller en connaissance de cause ? Comment se reconstruire après une rupture ? Comment faire face tout simplement à cette rupture ? Comment concevoir tout simplement la rancune, la vengeance qui nous apparaît à tous comme étant nécessaire et évident, mais est-ce la meilleure façon de vivre en harmonie sur des années de mensonges? Ces questions peuvent être d’une simplicité has been, mais finissent pas déconcerter, un tant soit peu, la rédaction vous l’assure. Simple fait : près de 8 millions de téléspectateurs sont restés fidèles aux introspections du Dr. Foster sur la première chaîne britannique. Même score pour la saison 2 d’How To Get Away With Murder actuellement diffusée sur ABC. Et 2 millions de plus que The Missing ! La série a énormément fait parler d’elle sur les réseaux sociaux au point que les rumeurs, lancées par le gestionnaire de centre d’appels de la ville de Hitchin (principal lieu de tournage et ville-dortoir de Londres), courent sur un éventuel sequel. La rédaction dit oui ! Courrez, sautez, volez pour découvrir cette pépite exceptionnelle qui vous émouvra de mille et une nuance. Et qui sait, vous deviendrez peut-être addict des mini-séries britanniques. Voilà une définition claire de ce qu’est censée provoquer une série : l’attachement pur et simple pour des personnages et leurs péripéties. Pour le coup, cinq épisodes ça paraît court et le deuil de perdre la famille Foster nous est déjà insupportable ! Rendez-vous en janvier prochain pour les Golden Globes 2016 ? Disponible en DVD à partir du 12 octobre uniquement en anglais.

Synopsis : Tout le monde dans le village fait confiance au docteur Foster. Mais la vie d’une jeune femme est sur le point d’exposer lorsqu’elle apprend que son mari entretient une liaison. La vérité la mènera bien plus loin qu’un simple adultère…n

Fiche technique : Doctor Foster

Royaume-Uni (Green Lane, Croxley Green, Copse Wood Way, Northwood, London and Hitchin) – 2015
Création : Mike Bartlett
Acteurs principaux : Suranne Jones (Gemma Foster), Bertie Carvel (Simon Foster), Tom Taylor (Tom Foster),  Clare-Hope Ashitey (Carly), Cheryl Campbell (Helen Foster), Jodie Comer (Kate Parks), Martha Howe-Douglas (Becky), Adam James (Neil , Navin Chowdhry (Anwar), Victoria Hamilton (Anna), Thusitha Jayasundera (Ros Ghadami), Sara Stewart (Susie Parks), Neil Stuke (Chris Parks), Robert Pugh (Jack Reynolds)
Image : Jean-Philippe Gossart, Joel Devlin
Décors : Helen Scott, Hannah Spice
Costumes : Alexandra Caulfield et Nadine Davern
Montage : Tom Hemmings et Richard Cox
Musique : Frans Bak
Genres : Drame psychologique
5 épisodes de 60 minutes
Producteurs : Mike Bartlett, Roanna Benn, Greg Brenman,  Graine Marmion, Christine Healy, Jude Liknaitzky, Matthew Read (Production : Drama Republic)
Distributeur : BBC One

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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