Fury, un film de David Ayer : Critique

Fury : Une plongée viscérale dans l’enfer des tankistes de la Seconde Guerre Mondiale

Synopsis: Les aventures de cinq militaires, combattant dans un tank appelé Fury, pendant les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale… 

Considéré comme l’un des genres matriciels du cinéma, au même titre que les westerns de John Ford et Sergio Leone, le film de guerre est un indéboulonnable de l’art cinématographique. Agissant comme le catalyseur d’une société ayant tour à tour souhaité mépriser, oublier et saluer ces conflits et les soldats y ayant contribué, ou comme la volonté intrinsèque de démontrer les horreurs de la guerre et de dépeindre l’héroïsme de soldats au hasard d’un fait de guerre méconnu, le film de guerre a toujours affiché une étonnante complexité à l’ouvrage, donnant du grain à moudre aux plus sceptiques, encore peu enclins à accepter que la guerre ne se résume pas qu’à d’ignobles affrontements entre gentils et méchants.

Car le film de guerre ne constitue pas qu’un simple défouloir aseptisé hargneux et violent ou se côtoient bon et méchants, prêts à tout pour se tuer l’un l’autre. Cheminement mystique pour certains, moyen de révéler la part d’humanité et de faiblesse d’un homme pour d’autres, ou simple moyen de transformer un individu en homme, la guerre a toujours revêtu ces habits de transformateur, capable par sa seule barbarie d’ébranler les croyances, les pensées et les réflexions des personnes y étant plongées.

Tout ça amenant alors à considérer que le film de guerre, simple genre cinématographique en soi, constitue une preuve de l’évolution des mœurs de la société, changeant lentement au fil des années, telle une blessure prenant le temps pour cicatriser. Des mœurs, qui ont permis en plus de marquer une époque, à scinder le genre en deux parts bien distinctes.

Il y eut d’abord le visage de l’oubli, ou celui du Hollywood des années 1960, ou le moindre fait de guerre était mis en scène, sertis à l’occasion d’acteurs à très haute réputation (Steve McQueen / Lee Marvin / Charles Bronson) et d’une ambiance guillerette quasi comique. L’objectif ici : narrer avec humour ou du moins naïveté des faits d’armes connus ou méconnus, l’humour servant ici à accélérer bien malgré lui le lent processus de reconstruction psychologique des populations civiles, encore outrées et choquées d’avoir assisté à une guerre mondiale.

Puis il y eut, médias aidant, le visage critique. Utilisé à grande échelle à partir du conflit vietnamien, ayant eu droit à une inespérée surmédiatisation, la guerre, loin des figures héroïques dressées par le Hollywood des 60’s, devient sale, retorse, furieuse et surtout personnelle. Délaissant l’héroïque pour la polémique, la guerre est alors propice à dépeindre les événements cachés de tous, tels que l’impact psychologique et la violence furieuse qu’elle provoque au corps et à l’esprit du soldat.

Le film de guerre cessait alors d’être divertissant et se voulait être l’incarnation du non-dit, du caché. Entre faim, froid, folie, crasse, inhumanité, détresse psychologique pré-conflit et post conflit, le film de guerre revêtait des oripeaux chocs, sans concessions en privilégiant l’humain au fait de guerre accompli. Qu’ils soient frappadingues à l’instar du colonel Kilgore d’Apocalypse Now, ou plongés dans une naïveté telle, qu’ils opéraient barbecue et session d’écoute de Creedence Clearwater Revival dans Forrest Gump, ces soldats étaient alors l’incarnation vivante des ravages de la guerre.

Demolition Man !

Des ravages qu’a souhaité filmer David Ayer, metteur en scène bourrin et expéditif s’étant illustré à Hollywood par ses contributions à des productions puissantes telles que le célèbre Training Days ou le bourrin End of Watch, et qui déjà cette année nous avait pondu un vague décalque d’Expendables, avec Sabotage, divertissement old-school bourrin et sans concession, frôlant même la caricature goguenarde.

Pourtant, derrière ce choix pas forcément évident, transpire une volonté claire et perceptible d’Ayer de transcender son style au maximum de son potentiel. Car après avoir scénarisé et filmé les guerres urbaines contemporaines, il était temps de trouver un terrain où Ayer pourrait faire preuve d’une violence et d’une âpreté, qui ne paraissent pas excessives ou démesurées. Et dans un sens, le voir réaliser un film de guerre, était en plus de raviver le genre, sérieusement à l’agonie (évolution de la société oblige), logique. Lui l’artificier bourrin d’Hollywood, plus réputé pour ses récits coups de poings que pour sa dimension humaine, celui noyant la subtilité de ses œuvres, dans une violence terrifiante écrasant littéralement le reste, au risque de transformer chacun de ses films en un vague défouloir sans âme et sans réflexion, celui qui assure une beauté perceptible uniquement par l’éclat des balles et des répliques scabreuses qui fusent, avait enfin trouvé son domaine de prédilection.

Et malgré une campagne de promotion faisant la part belle à un fringuant Brad Pitt, on s’inquiétait un peu de voir que son film, donnant l’air de ressembler à une énième partie de Call of Duty, soit capable de rehausser le genre et surtout de faire la part belle aux tankistes, soldats trop souvent oubliés dans le traitement du conflit et dont l’espérance de vie ne dépassait pas les 5 semaines sur le front.

Pourtant, loin du spectacle d’action outrancier attendu avec Fury, David Ayer signe sans doute son meilleur film en affichant la quintessence de son style, tout en affichant un formidable élan d’humanité. De quoi le classer presque comme un classique du genre !

WELCOME IN THE DIRT !

Ça commence par un mot. FURY, le nom du tank, le nom du film, taillé dans un rouge vif témoignant déjà du festival de violence, de rudesse et de saleté qui se prépare. Puis, le noir de l’écran laisse place à un gris. Quasi crépusculaire, voire anthracite, telle l’évocation d’une plaine désolée, d’un paysage hostile. Ce paysage, boueux, atone, rempli de véhicules en flamme et de soldats morts, parait comme divin tel un au-delà lointain. Terre qui voit alors surgir de la brume, un cavalier allemand. Le temps de le voir déambuler au milieu de cadavres en charpies, que celui-ci est brutalement et sauvagement tué par un coup de couteau en plein œil.

L’occasion ainsi de quitter cette veine hollywoodienne où transpire la fierté et le patriotisme, pour s’enfoncer dans la crasse, l’inconnu et le détestable.

Simple, efficace et surtout mordant. En l’espace de 2 minutes, Ayer poignarde en plein cœur son spectateur, encore ignorant que le mois d’Avril 1945, pourtant précédant la capitulation allemande, fut un mois ou la lassitude et la fatigue des Alliés rencontrèrent la sauvagerie et l’inhumanité des Allemands, qui savant la fin proche, se permettaient de jeter toutes leurs forces dans la bataille pour infliger des pertes maximales à l’ennemi américain. Un contexte rude, sanglant, inhumain et barbare, où l’on découvre l’équipage du tank Fury, composé du chef Wardaddy, campé par un Brad Pitt toujours aussi badass lorsqu’il enfile un treillis, du mécano Graddy (Jon Bernthal), du canonnier Bible (Shia LaBeouf), du conducteur Gordo (Michael Pena) et du bleu Norman (Logan Lerman), simple dactylo, devenu manque d’effectif oblige, co-pilote de ce mastodonte d’acier.

Un équipage hétéroclite lancé dans une mission suicide qui suscite d’abord le rire, tant leur alchimie, durement acquise se ressent au hasard de blagues pas toujours finaudes, mais amenant avec une malice particulière le sentiment de camaraderie, propre à tout film de guerre collectif. Outre le fait que l’exiguïté de cette boite de métal rapproche, c’est surtout par l’horreur que doivent endurer quotidiennement ces 5 lascars que l’aspect fraternel l’emporte. Une camaraderie placée sous le joug autoritaire de Wardaddy, agissant en figure paternelle dominatrice, quasi invincible pour ses hommes, lui attribuant d’ailleurs le rôle de protecteur. Un rôle qui forcément sied guère à Pitt, dont le charme magnétique, et l’assurance sans faille fait illusion auprès de ses hommes, révélant ainsi la glorification militariste des gradés, portés en héros, quand bien même ces derniers restent et demeurent des hommes, capables d’éprouver la peine, la douleur et la souffrance face à des spectacles mortifères abominables.

Une mortification qui ne quittera plus le film, qui en déroulant son intrigue, déploie avec maestria l’horreur, la crasse et le dégoût qu’un conflit peut occasionner. Souvent comparé à Il Faut Sauver le Soldat Ryan, pour son traitement de la guerre, Fury prend le soin de ne jamais tomber dans le sentimentalisme de l’œuvre de Spielberg, et ce pour ne garder que l’essentiel, à savoir un visage de la guerre authentique couplé à festival de pyrotechnie rondement mené, et surtout innovant. Un festival incendiaire, où valdinguent dans la plus grande maîtrise, douille, obus et corps morcelés, provoquant parfois un éclat de rire involontaire, tant la violence souvent excessive parait sans limite. Au milieu de ce maelstrom de dégoût, Ayer décide d’innover en apportant un profil psychologique développé à ses personnages. Fini le sourire éclatant de Steve McQueen, ou l’assurance sans borne de Tom Hanks, les personnages sont lessivés, sales, mal élevés, répugnants, abattus, telles des épaves. Tandis que l’un boit pour se calmer, l’autre se plonge dans la Bible pour chercher un semblant de salut, accentuant ainsi la dimension mystique de la guerre qu’Ayer souhaite prouver. Entre les chants élégiaques du début, les mélodies de requiem du final, et la durée relativement courte dépeinte à l’écran (le film se déroule sur une seule journée de l’aube à l’aube) le film se transforme comme un rite initiatique, une procession de foi, une métaphore dans laquelle s’engage Logan Lerman, le bleu de la bande, et par extension, le spectateur, qui en sortant de celui-ci, se transforme, laissant l’inhumanité et la cruauté de la guerre, le frapper telle une balle perdue, et le transformer de l’intérieur comme de l’extérieur, rendant au film un parfum immersif et philosophique, que l’on aurait jamais attendu dans une œuvre de David Ayer.

Fury : Bande-annonce

Fiche Technique: Fury

États-Unis – 2014
Réalisation: David Ayer
Scénario: David Ayer
Interprétation: Brad Pitt (Don « Wardaddy » Collier), Shia LaBeouf (Boyd « Bible » Swan), Logan Lerman (Norman Ellison), Michael Peña (Trini « Gordo » Garcia), Jon Bernthal (Grady « Coon-Ass » Travis), Jason Isaacs (Cpt. Waggoner), Jim Parrack (Sgt Pete Binkowski), Brad William Henke (Sgt Davis), Xavier Samuel (Lt Parker), Scott Eastwood (Sgt Miles)…
Distributeur: Sony Pictures Releasing France
Date de sortie: 22 octobre 2014
Durée: 2h14
Genre:
Image: Roman Vasyanov
Décor: Andrew Menzies
Costume: Owen Thornton
Son: Paul N.J. Ottosson
Montage: Dody Dorn, Jay Cassidy
Musique: Steven Price
Producteur: Bill Block, David Ayer, Ethan Smith, John Lesher
Production: QED International, Le Grisbi Productions, Crave Films

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Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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