Festival Lumière 2018 : High Life de Claire Denis, le corps cosmique

Après l’avant-première de Roma d’Alfonso Cuaron, le Festival Lumière nous offre sa deuxième surprise de la semaine avec High Life, le dernier film de Claire Denis. S’immisçant dans les contrées de la science-fiction, la cinéaste radicalise de nouveau son cinéma, pour nous présenter un film d’une autre espèce. Une œuvre hybride où la contemplation d’un environnement dégénératif côtoie les saillies viscérales de corps décharnés par les expériences. Difficilement classable, High Life pourrait rapidement déconcerter les néophytes de la cinéaste.

Dans une époque, lointaine ou pas si lointaine que cela, le gouvernement se sert de personnes condamnées à mort pour les envoyer dans l’espace s’affranchir de missions qui pourraient changer la phase du monde. Nous n’en savons pas plus, la réalisatrice, avec son épure habituelle, laisse place à l’imagination ou à l’interprétation de son spectateur. Ces missions-là, dans la trame narrative de High Life, seront très rapidement plus ou moins éludées pour laisser place au savoir faire visuel de la réalisatrice et mettre en perspective des thématiques qui lui sont propres : la représentation du corps et le désir dans sa marginalité.

Nous ne sommes pas dans First Man, Seul sur Mars ou dans Interstellar : l’espace et la science-fiction ne sont qu’un contexte, un décorum minimaliste, à la direction artistique proche des 80’s, qui accentue ce sentiment de solitude et qui sert de huis clos à la folie progressive des personnages. Un lieu au souffle court, qui capte parfaitement les idées d’apesanteur de Claire Denis avec ces silences lancinants et à faire ressentir le vide. Sans le montrer de manière grandiloquente, elle s’interroge grâce au futur sur l’humain de maintenant et son rapport à la technologie.

Cependant, le film déconcerte dès le départ : même habitué au style de Claire Denis avec sa mise en scène contemplative et son rythme anémique, il est parfois difficile de se confronter aux premières minutes belles mais déjà pessimistes de ce film qui voit Robert Pattinson, seul avec sa fille, dans une station où ils essayent de survivre dans un quotidien bien morne. Puis par l’idée du montage, High Life rebrousse chemin pour nous expliquer ce qu’il s’est passé en amont, avec des résonances floues, sanguinolentes et commence tout doucement à prendre son envol. On voit quelques bribes de passé sur la terre ferme des condamnés à mort et la raison pour laquelle ils ont été sur cette station : des rebuts de la société, envoyés comme de la chair à canon dans l’espace.

Le terme est intéressant, car dans cette station, ces hommes et femmes ne seront vus que comme des corps jetables, suivant le cycle de recyclage de leurs semences et seront considérés comme des enveloppes à reproduire. Ce malaxage esthétique de la chair, cette récupération des fluides, notamment le sperme, voit Claire Denis et son scénariste Jean Pol Fargeau s’intéresser sur la connexion humaine, sa relativité et l’ambivalence de la reproductibilité et le désir. Ce parti pris est caractérisé notamment par le médecin, incarné par une Juliette Binoche habitée, qui cohorte toute cette troupe de vagabonds. Médecin ou plutôt sorcière chamanique aux longs cheveux noirs, qui s’octroie le droit de vie sur ses congénères, est presque l’épicentre même du film.

C’est à travers ce personnage que toute la sève de l’œuvre prend forme : il est impossible de ne pas parler de cette fantastique scène dans la « box du sexe » où Juliette Binoche s’adonne à des plaisirs personnels. Scène organique, sensorielle au possible, qui se rapproche de l’esthétique d’un Philippe Grandrieux où l’on voit les stigmates subis par son corps et où l’on comprend toutes ses motivations sur la natalité.

High Life, se rapproche plus d’un Trouble Every Day (le désir et l’humain comme tabous) ou d’un Les salauds (la violence faite aux femmes) plutôt que sa dernière incartade dans la comédie qu’est Un beau soleil intérieur : antipathique, froid, violent et cynique au plus au point, cette odyssée spatiale au rythme délétère, pourrait en laisser plus d’un sur le carreau, tant l’épure est le maitre mot d’un film qui prend des allures de survival aliéné aux multiples visions cauchemardesques.

C’est un film de Claire Denis dans le texte où elle s’amuse et prend un malin plaisir à faire déambuler sa caméra dans des couloirs bleutés ou rougeâtres, aime faire réfléchir les regards pour se faire éclater la déviance de ses personnages, et épuise au maximum le rythme de son film pour iconiser le surgissement de la violence.

Synopsis: Un groupe de criminels condamnés à mort accepte de participer à une mission spatiale gouvernementale, dont l’objectif est de trouver des sources d’énergie alternatives, et de prendre part à des expériences de reproduction…

Bande annonce – High Life

Fiche technique – High Life

Réalisateur : Claire Denis
Scénario : Claire Denis et Jean Pol Fargeau
Interprétation : Robert Pattinson, Juliette Binoche, Mia Goth
Photographie : Yorick Le Saux
Maisons de production : Pandora Film Produktion, Alcatraz Films, The Apocalypse Films Company, Madants,
Distribution (France) : Wild bunch Distribution
Durée : 110 min.
Genre : SF
Date de sortie : 7 novembre 2018

Festival

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

"La Bataille de Gaulle", diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, "L'âge de fer", s'intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, "Tangles" de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d'Alzheimer. Un premier film d'animation 2D époustouflant, qui fait de l'art un refuge contre l'effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.

Cannes 2026 : Autofiction, tout sur son reflet

"Autofiction", le 25e film de Pedro Almodóvar présenté en compétition à Cannes 2026, est un exercice d'autofiction ambitieux mais épuisant. C’est trop bavard, trop lisse, trop occupé à se contempler pour vraiment nous atteindre.

Newsletter

À ne pas manquer

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Cannes 2026 : La Bataille de Gaulle – L’âge de fer, les guignols de l’Histoire

"La Bataille de Gaulle", diptyque très ambitieux réalisé par Antonin Baudry, retrace le parcours du plus célèbre général français. Sa première partie, "L'âge de fer", s'intéresse à la lente et difficile reconnaissance de De Gaulle, une figure militaire tragi-comique poursuivant seul le combat, envers et contre tous. Un projet audacieux qui se découvre malheureusement comme une grotesque traversée du désert, sans ampleur ni profondeur historique.

Cannes 2026 : Tangles, traits de mémoire

Présenté en séance spéciale à Cannes 2026, "Tangles" de Leah Nelson adapte le roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt sur la maladie d'Alzheimer. Un premier film d'animation 2D époustouflant, qui fait de l'art un refuge contre l'effacement, et de la vie, malgré tout, une célébration.