Eyes Wide Shut, film culte des complotistes ?

Eyes Wide Shut, film testament de Stanley Kubrick, est devenu la référence en films de sociétés secrètes. Et, un peu malgré lui, la référence des théoriciens du complot…

Si avant Eyes Wide Shut, les Sociétés Secrètes généraient déjà leur lot de conspirations, il est clair qu’à l’arrivée du web, leur propagation prit une nouvelle ampleur. Quelques clicks suffisent pour tomber sur des sites au contenu peu sourcé, associant complot mondial, sociétés secrètes et manipulation de la population. Qu’il s’agisse des Illuminati, des francs-maçons ou du Bohemian Club, la conviction pour les administrateurs de ces sites reste la même : nous sommes dirigés par une élite occulte cherchant à imposer un nouvel ordre mondial. L’absence de preuves, de sources fiables et d’arguments cohérents fait généralement osciller le contenu de ces sites entre le délire paranoïaque et la croyance fantaisiste, mais un détail surprend néanmoins : les symboles. Car pour les conspirationnistes c’est évident, l’obscure élite qui nous contrôle possède une gamme de symboles qui lui est propre. Ils laisseraient d’ailleurs des signes de leur présence, visibles seulement des initiés. La célèbre pyramide avec un œil sur le billet de un dollar américain, par exemple, est associée à la main-mise de l’élite occulte sur la finance. Les miroirs, les reflets et plus généralement la dualité, que ce soit dans les clips, les affiches ou les films, sont associés à une idée de contrôle mental. L’étoile, les arcs-en-ciel et plus généralement les lumières vives sont liés à la célébrité, l’écran généré par l’élite pour attirer les adeptes. Des noms reviennent beaucoup aussi, comme ceux de Rothschild ou d’Aleister Crowley, célèbre occultiste créateur d’une magie sexuelle.

Cette photo tirée d’une soirée costumée chez les Rothschild dans les années 70, est une source de fascination récurrente dans la complosphère

Au final, le complot des sociétés secrètes peut apparaître comme un univers étendu de fiction, avec ses propres symboles, ses propres codes. Toutefois, ces codes visuels et les symboliques qui y sont attachées ne viennent peut-être pas de nulle part. Derrière tout ce cinéma, se cache peut-être un film de cinéma. Car, si le complot de la société secrète a bien un film culte, c’est Eyes Wide Shut. Réalisé par Stanley Kubrick en 1999, le film prend un couple d’acteurs très médiatisé de l’époque, Tom Cruise et Nicole Kidman, pour raconter l’histoire d’un couple évoluant dans la haute société new-yorkaise. Une nuit, une dispute conduit Bill, le personnage joué par Tom Cruise, à rejoindre par erreur la cérémonie d’une Société Secrète, qui ne tarde pas à virer en orgie. Bill quitte tant bien que mal l’étrange manoir où la soirée se déroule, et fait en sorte de ne plus y être mêlé. Au matin, sa femme Alice lui fait une étrange confidence : elle a rêvé d’être prise par plusieurs hommes, tandis qu’il la regardait.

Un autre détail qui n’échappera pas aux initiés, c’est le grand nombre de miroirs et de reflets dans le film, et ce, jusque sur sa jaquette. La pyramide qui sert quasiment d’étendard au complot Illuminati est moins présente, mais un détail troublant reste le nom du personnage joué par Tom Cruise : Bill. Comme le billet de un dollar américain, avec le fameux symbole. D’autres éléments du film ramènent également beaucoup à nos conspirationnistes, comme le Manoir où se passe la cérémonie, qui n’est ni plus ni moins qu’un manoir appartenant aux Rothschild, et les orgies elles-mêmes, conçues selon les pratiques du yoga tantrique. Il s’agit d’un type de yoga très prisé par Aleister Crowley, fameuse coqueluche des partisans du complot.

Pour les conspirationnistes les plus zélés c’est évident : « Kubrick nous a prévenus, et il a laissé des preuves dans son film ». D’ailleurs, le décès prématuré du réalisateur après le montage du film et  l’adhésion de sa fille à la scientologie ne manquent pas d’attiser les théories… La vérité est cependant moins romanesque. La manipulation occulte que croient voir les complotistes dans Eyes Wide Shut, semble plus tenir de la patte même du réalisateur même que d’un quelconque message. Car, à l’instar de Hitchcock ou De palma, Kubrick est un cinéaste de la manipulation.

Dans ses films, les éléments à l’écran sont disposés avec une minutie d’horloger, ce qui participe à leur donner plusieurs degrés de lecture. Les fans de Kubrick les plus fous n’ont d’ailleurs pas attendu Eyes Wide Shut pour imaginer des théories sur ses films. Un documentaire, Room 237, a été réalisé sur les théories de fans concernant le film Shining.

Par ailleurs, le cinéma de Kubrick n’est pas qu’un cinéma de la manipulation. C’est surtout et avant tout un cinéma sur la manipulation. Que ce soit l’écrivain de Shining manipulé par l’hôtel, les cosmonautes de 2001 manipulés par l’IA ou le jeune délinquant d’Orange Mécanique manipulé par son traitement… La Société Secrète d’Eyes Wide Shut n’est finalement qu’une des nombreuses variations de Kubrick sur le thème de la manipulation. Or, ce dernier thème est peut-être la clef pour saisir le phénomène des théories du complot.

En effet, ses partisans croient en une vérité invisible aux yeux des non-initiés. Ce film, par son double langage mêlant cinéma et occulte, parvient à entretenir ce mystère, cette vérité invisible. Les Sociétés Secrètes se définissent par leur opacité, l’image qu’on y projette.

Le film, par cette étrange soirée et son rituel insaisissable, parvient à invoquer le fantasme même de la Société Secrète, avec tout le mystère qui l’entoure. Sur le web, c’est ce désir profond de trouver des réponses à ce qui pousse les complotistes à se projeter des fantasmes sur les forces mystérieuses qui nous manipulent. Or, quelles sont sont ces forces sinon les mécanismes mêmes du ça et de l’inconscient ? En définitive, plus qu’un film sur la société secrète, Eyes Wide Shut est, à sa manière, un film sur l’inconscient.

Auteur : Arthur Suldoch

Festival

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