Un juif pour l’exemple : crime antisémite

Un Juif pour l’exemple, le nouveau film de Jacob Berger, cinéaste Suisse connu notamment pour son film Aime ton père (nommé aux Oscars 2003 pour le meilleur film étranger) où les Depardieu père et fils s’affrontaient, sort aujourd’hui en France : notre avis.

Si les films sur la Seconde Guerre Mondiale sont, depuis des dizaines d’années, un genre à part entière, il faut aussi en distinguer les films sur la Shoah (environ un film par an, quel que soit le pays). Dans cette abondance de films, allant des réussis La liste de Schindler ou La vie est belle, aux franchement ratés La rafle, Un Juif pour l’exemple s’intéresse, lui, à un événement traumatique dont a été témoin l’écrivain Jacques Chessex, alors âgé de huit ans.

Le film n’aborde donc pas la Shoah, puisqu’il se déroule avant, mais un fait divers de bien moindre ampleur tout en étant aussi choquant.

Un Juif pour l’exemple se concentre donc sur le jeune Jacques Chessex et surtout sur la bande de collabos œuvrant dans l’ombre, menée par le violent Ischi, fasciné par les Allemands et voyant dans les nazis un moyen de céder à ses pulsions antisémites.

Berger réussit, avec des touches visuelles, à caractériser son affreuse bande de collabos. Le reflet du plus idiot de la bande se voit superposé à une tête de cochon réfléchie dans la vitrine d’un boucher ; Ishi descend en moto une route en forme d’éclair comme ceux des tristement célèbres SS… Si le portrait visuel des méchants est réussi, certains traits auraient mérité plus de développements pour être moins caricaturaux. Ischi le leader (sorte de version sérieuse de Jugnot dans Papy fait de la résistance) est fasciné par Hitler et la violence, arbore une coupe de cheveux et une moustache proches de celles du Führer, trompe sa femme et fouette sa maîtresse, mais est en parallèle un père aimant.

Aux ordures du film, s’opposent des personnages manquant, eux aussi, de profondeur pour réellement toucher. Bruno Ganz joue donc à l’opposé de son saisissant portait d’Hitler (dans l’excellent La chute) et interprète Arthur Bloch, marchand de bétail.

L’homme étant, non seulement Juif, mais en plus un riche homme d’affaires, la bande à Ischi va donc le choisir parmi les Juifs de la ville pour honorer leur pacte avec des Allemands dont on ne verra jamais rien.

Si Ganz est, une fois de plus, parfait dans le rôle, on aurait bien aimé le voir plus longtemps à l’écran. Telle quelle, la scène choc du film est certes horrible, et montre bien à quel point un enfant de huit ans a pu garder des traces de ce crime abject au point de marquer au fer rouge son œuvre littéraire, mais le manque de temps de présence de l’acteur fait que l’on n’est pas marqué sur un point affectif, juste écœuré par un acte d’une bêtise et d’une barbarie atroces.

Le traitement de Jacques Chessex et son trauma, est lui aussi trop distancié. Dommage car la scène d’ouverture et son idée de mise en scène, un lent travelling arrière éloignant le personnage de Chessex en proie aux sarcasmes et aux attaques de critiques et journalistes, rend bien l’isolement d’un homme obsédé par un événement l’ayant marqué, mais n’arrivant pas, ou peu, à le partager avec les autres.

L’irruption du personnage de Chessex adulte dans certaines scènes va également du réussi : l’auteur se souvenant des faits, prenant des notes en arrière plan discret pendant que les événements se déroulent, au raté : la figure de Chessex adulte remplaçant Chessex joué par un enfant, atténuant de fait l’impact émotif lors de la scène choc.

Un Juif pour l’exemple n’en demeure pas moins une tentative intéressante sur un fait divers glaçant. La mise en scène de Jacob Berger est impeccable, Bruno Ganz très bon. Dommage que le film soit un peu trop court et les personnages pas assez fouillés, les enjeux paraissant dès lors moindres.

Un juif pour l’exemple : Bande-annonce

Synopsis : 1942, l’Europe est à feu et à sang. Mais nous sommes en Suisse, plus précisément à Payerne. C’est loin, la guerre, pense-t-on ici, c’est pour les autres, même si la frontière n’est qu’à quelques kilomètres. Dans ces campagnes reculées, la terre a le goût âcre du sang des cochons et des bestiaux à cornes, qu’on tue depuis des siècles. L’économie va mal. Usines et ateliers mécaniques disparaissent. La Banque de Payerne fait faillite. Des hommes aux mines patibulaires rôdent par routes et chemins. Les cafés sont pleins de râleurs. Parmi eux, Fernand Ischi, vantard, rusé, bien renseigné, a prêté serment, avec une vingtaine de Payernois, au Parti nazi. Il rêve d’attirer l’attention de la Légation d’Allemagne, et même – pourquoi pas ? d’Adolf Hitler lui-même. Dans leur ligne de mire: Arthur Bloch, 60 ans. Bernois, il exerce le métier de marchand de bétail. Il connait bien tous les paysans et les bouchers de la région. Ce jeudi 16 avril, se tiendra la prochaine foire aux bestiaux de Payerne. C’est ce jour-là qu’Ischi et sa bande passeront à l’acte. C’est ce jour-là qu’un Juif sera tué pour l’exemple. Soixante-sept ans plus tard, en 2009, quand l’écrivain suisse Jacques Chessex se souviendra de ces faits, c’est lui qui sera désigné comme l’ennemi à abattre.

Un juif pour l’exemple : Fiche Technique

Un film de Jacob Berger
Scénario : Jacob Berger, Aude Py et Michel Fessler Librement adapté du livre « Un juif pour l’exemple »  de Jacques Chessex (éditions Grasset et Fasquelle, 2009)
Distribution : Bruno Ganz – André Wilms – Elina Löwensohn – Aurélien Patouillard – Paul Laurent …
Sélection officielle Festival de Locarno
Prix d’honneur du cinéma Suisse : Bruno Ganz
Distributeur :  Esperanza Productions
Date de sortie : 14 mars 2018
Durée : 1h 19min
Genre : Drame

Suisse 2018

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Olivier Pastorino
Olivier Pastorinohttps://www.lemagducine.fr/
Auteur du recueil de nouvelles "Nouvelles des Morts" aux éditions Edilivre et du livre de science fiction "Avant la Fin". Féru de Cinéma, de littérature et de Rock.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.