Johnny Guitare, le western revisité par Nicholas Ray

Mercredi 14 février ressort sur nos écrans Johnny Guitare, western féministe et anti-maccarthyste fortement imprégné par la personnalité de son réalisateur, le grand Nicholas Ray.

Synopsis : un homme arrive dans le saloon tenu par Vienna, une femme forte qui s’est installée ici en espérant une forte hausse de la valeur de son terrain suite à l’arrivée du chemin de fer. Emma, riche propriétaire terrienne, veut (au minimum) expulser Vienna en l’accusant de protéger Dancin’Kid, qui a la réputation d’être un bandit. Le frère d’Emma vient d’être tué et tous les regards se tournent vers le Kid.

A l’origine, Johnny Guitare n’a été conçu que pour Joan Crawford, dont il fallait faire repartir la carrière. De fait, beaucoup, à la sortie du film, sont passés à côté de ce chef d’œuvre du western qui doit surtout sa qualité à la maîtrise de Nicholas Ray.

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Les lieux communs du western…

Johnny Guitare est un western et, en cela, il remplit parfaitement le contrat. Il y a des bandits, une attaque de diligence et de banque, une chevauchée, des fusillades, un groupe de lyncheurs, etc. Et surtout, on y retrouve le conflit qui est au centre d’une grande partie des films du genre, celui des riches propriétaires terriens qui s’opposent à ceux qui voudraient réduire leur puissance. Parmi les motivations qui animent Emma, il y en a deux qui sont essentielles : la jalousie (elle est amoureuse du Kid et ne supporte pas qu’il soit l’amant de Vienna) et la volonté de ne pas partager ses terres.

L’arrivée du chemin de fer est aussi un lieu commun du genre (comment, de nos jours, ne pas penser à Il était une fois dans l’Ouest, bien évidemment ?). Ici, il est d’emblée associé à la violence. Pour le chemin de fer, on fait exploser la montagne à grands coups de dynamites. Et pour conserver son petit bout de terrain, qu’elle souhaite transformer en gare, Vienna risque d’être obligée d’avoir recours à la violence.

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…revus par Nicholas Ray

Mais si on regarde Johnny Guitare plus en détail, on se rend facilement compte que Nicholas Ray s’amuse à jouer avec les codes du genre. Le plus flagrant, bien entendu, est le rôle accordé aux personnages féminins. Ici, les femmes ne sont pas des faire-valoir dont le rôle serait de mettre en lumière la virilité des héros. Tout le scénario tourne autour de Vienna : le Kid est amoureux d’elle et jaloux de Johnny, Emma est jalouse d’elle, son saloon est vu comme une menace par les propriétaires terriens des environs, McIvers veut carrément inventer des lois pour pouvoir l’exclure. Vienna s’habille en pantalons et porte un ceinturon avec un colt, dont elle sait très bien se servir.

Face à elle, l’autre personnage féminin, Emma, est elle aussi d’un caractère bien trempé. Elle donne des ordres aux hommes autour d’elle, y compris au marshall. D’ailleurs, les personnages masculins du film se démarquent par leur puérilité (dans le meilleur des cas), voire leur lâcheté. La bande de Dancin’Kid est constituée de gamins qui passent leur temps à se chamailler.

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Des personnages en quête de respectabilité

Au milieu de tout cela, Johnny Guitare apparaît comme une figure décalée d’anti-héros. Au début, il assiste à l’attaque de la diligence sans remuer le petit doigt. Ensuite, il s’intercale entre les hommes d’Emma et la bande du Kid, qui menaçaient de s’entre-tuer, et il désamorce la situation très tendue en jouant un air de guitare.

Ces personnages se révèlent être typiques du cinéma de Nicholas Ray. Le réalisateur s’est approprié les codes du western pour en faire un film personnel. Dans le premier plan du film, Johnny va à contre-courant, seul : tout est déjà là. Vienna est un personnage typique de Nicholas Ray également, une marginale en quête de respectabilité, rejetée par ceux qui représentent « la bonne société » ou les institutions. On retrouve encore ces caractéristiques chez Turkey, le plus jeune de la bande du Kid, personnage fragile qui se façonne une image de dur à cuire, comme le fera James Dean (qui avait admiré Johnny Guitare) quelques années plus tard dans La Fureur de vivre, ou comme Les Amants de la nuit (la première réalisation de Ray). Enfin, le scénario cherche des explications (qui ne sont pas excuses, cependant) aux actions des bandits qui, normalement, devraient être les méchants de l’histoire.

Finalement, Ray s’amuse, à travers ses personnages, à inverser les lieux communs du western. Le marshall est du côté des méchants, de même que tous ceux qui représentent la loi. Le législateur lui-même est dans l’illégalité, puisqu’il crée des lois uniquement pour arriver à ses fins personnelles. A ce titre, beaucoup ont interprété Johnny Guitare comme une attaque déguisée contre le MacCarthysme, Vienna représentant les victimes de la chasse aux sorcières menacés d’être expulsés de chez eux par des lois iniques. La présence au générique de Ward Bond dans le rôle de McIvers (le personnage qui exige l’expulsion de Vienna) semble confirmer cette hypothèse, l’acteur (un des seconds rôles fétiches de John Ford) faisant partie d’un groupe d’extrême-droite particulièrement virulent lors de la chasse aux sorcières (Nicholas Ray affirme d’ailleurs que l’acteur n’a jamais vraiment compris son rôle dans le film).

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La violence comme une fatalité

De plus, Ray insuffle une dimension tragique à son film (ce qui est une autre caractéristique de son cinéma). Les événements s’enchaînent inexorablement. Dès le début, on sait que le pire est à prévoir, et le spectateur a l’impression qu’une fatalité s’abat sur les personnages.

Cette fatalité, c’est celle de la violence. Emma et McIvers sont dans le monde de la violence, là où Vienna et Johnny essaient d’en sortir (là aussi, c’est un thème typique de Nicholas Ray : ses personnages sont victimes de la violence ambiante).

Mal accueilli à sa sortie, Johnny Guitare est pourtant un très grand film. Certaines scènes sont particulièrement marquantes, comme la séquence du saloon, au début du film, ou la chevauchée au milieu des explosions. Le cinéaste parvient à maintenir son film sous une tension permanente et n’a pas son pareil pour filmer la violence. Les quelques plans du duel entre Johnny et Bart sont, à ce titre, absolument remarquables (même si, là aussi, le cinéaste s’amuse avec un des lieux communs du western, le duel dans la rue, coupant le combat par des plans de dialogue entre Vienna et le Kid). Enfin, la psychologie des personnages est approfondie et leurs rapports sont complexes, sans compter les différentes interprétations du film (psychanalytique, politique, etc.). L’air de rien, Johnny Guitare est un film personnel, typique du cinéma de Nicholas Ray, ce réalisateur dont l’influence fut prépondérante sur des cinéastes comme Wenders ou Tarantino.

Johnny Guitare : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=BO0wocjD_Ys

Johnny Guitare : fiche technique

Titre original : Johnny Guitar
Réalisateur : Nicholas Ray
Scénario : Philip Yordan, Ben Maddow, Nicholas Ray, d’après le roman de Roy Chanslor
Interprètes : Joan Crawford (Vienna), Sterling Hayden (Johnny Logan, dit Johnny Guitare), Mercedes McCambridge (Emma Small), Scott Brady (Dancin’Kid), Ward Bond (McIvers), Ernest Borgnine (Bart Lonergan), John Carradine (Tom)
Musique : Victor Young
Montage : Richard L. Van Enger
Photographie : Harry Stradling
Producteur : Nicholas Ray
Société de production : Republic Pictures Corporation
Société de distribution : Republic Pictures Corporation
Genre : western
Date de sortie initiale en France : 10 novembre 1954
Date de reprise : 14 février 2018
Durée : 110 minutes

États-Unis – 1954

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"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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