Chéri de Stephen Frears : Le dandy et la courtisane

Avec Chéri, Stephen Frears renoue avec la tradition des adaptations littéraires. 20 ans après Les liaisons dangereuses, il revient aux histoires d’amours contrariées dans une bourgeoisie feutrée, et signe un film joliment précieux et désuet en portant à l’écran la romance entre une courtisane sur le déclin et un jeune dandy désabusé.

Synopsis : Paris, début du XXème siècle. Léa de Lonval, une riche courtisane parisienne sur le déclin, s’apprête à mettre fin à sa carrière. A la demande de son amie Charlotte Peloux, elle aussi ancienne courtisane, Léa accepte de prendre sous son aile Fred « Chéri » Peloux, son fils de 19 ans, un jeune dandy habitué à la décadence de la vie parisienne. Rapidement, Léa et Chéri se retirent des mondanités et optent pour une vie plus simple en Normandie. Mais après six ans d’amour, leur relation prend fin : Charlotte a arrangé un mariage d’intérêt pour son fils. Léa et Chéri parviendront-ils à s’oublier ? 

Luxe, calme et volupté

Chéri se caractérise avant tout par la beauté de ses décors et de sa mise en scène, qui retraduit parfaitement l’ambiance du Paris baroque de 1900, avec ses lieux en vogue (Maxim’s, le Grand Hôtel de la plage à Biarritz), et qui reconstitue à merveille la beauté des hôtels particuliers, des résidences champêtres, des fiacres, des rues et des jardins de cette France glamour et huppée, d’une autre époque. Les costumes sont savamment travaillés, et il émane du film une forme d’élégance nonchalante, une fraîcheur, une douce négligence. Les tenues vaporeuses de Léa (Michelle Pfeiffer), les habits chics d’un Chéri (Rupert Friend) qui traîne sa lassitude avec un dandysme irrésistible, l’agencement luxueux des intérieurs sont tant d’éléments qui font que le spectateur prend plaisir à évoluer dans un tel environnement. Cela rappellerait presque les quelques vers de Baudelaire de l’Invitation au Voyage : « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxecalme et volupté ».  Pourtant, on ne peut s’empêcher de remarquer que le film brosse aussi un portrait outrancier des cocottes et autres courtisanes engoncées dans une fausse distinction film-cheri-pfeiffer-stephen-frearsvulgaire et surfaite, où règnent les breloques en tous genres, les riches étoffes aux mille couleurs, les plantes exotiques suffocantes, les odeurs de parfum capiteux : cette opulence et ce mauvais goût contribuent à faire de Chéri une satire qui tourne subtilement en dérision les habitudes et les mœurs de ces parvenues, ces bourgeoises d’un autre temps fardées de rose et coiffées de perruques poudreuses. Entre grâce et lourdeur, Stephen Frears décrit avec un humour très discret les travers de ces dames du monde dont la méchanceté, la prétention et la fourberie n’ont d’égal que les oripeaux dont elles se parent. Cette mascarade, régie par des codes tacites, se ressent efficacement sans que rien ne soit jamais vraiment pointé du doigt : Frears maîtrise son propos avec une sagesse qui lui évite de tomber dans la caricature et qui permet aux personnages d’exister en dehors des clichés qu’ils incarnent. Une peinture sociale malicieuse qui amuse autant qu’elle séduit.

Entre faux-semblants et superficialité

Chéri est un film dont la trame se tisse tout en sous-entendus et en non-dits, ce qui rend le résultat imperceptiblement tordu. Pour garder les apparences, Léa refuse d’admettre au monde qu’elle, grande séductrice, a eu la faiblesse de tomber amoureuse, et Chéri, qui se réfugie derrière un détachement insolent, nie lui aussi les sentiments qu’il éprouve à l’égard de celle qu’il surnomme affectueusement « Nounoune ». Pourtant, ces deux âmes esseulées passeront six ans ensemble, dans la campagne normande, à profiter des plaisirs simples loin des mondanités et des artifices de la vie parisienne. Mais le bonheur ne dure jamais : Charlotte Peloux, mère de Chéri etchéri-frears-pfeiffer-bates elle-même ancienne courtisane et rivale de Léa, rappelle son fils à l’ordre et organise une réunion en grandes pompes pour annoncer ses fiançailles prochaines avec Edmée, fille illégitime d’une autre courtisane, pourvue d’une fortune importante : dans ce milieu, tout le monde sert ses intérêts avant tout, l’argent prime. Sous des faux-semblants et des sourires aussi forcés que superficiels, tout ce petit monde complote et échafaude des plans pour se faire des coups bas dans cette bataille d’ego entre ces séductrices déchues qui n’ont de cesse de se tirer dans les pattes. L’hypocrisie de ce microcosme cache en réalité des rivalités profondes entre ces héroïnes qui vivent dans le souvenir de leur gloire fanée. C’est donc dans cette atmosphère viciée que Léa apprend que l’objet de son amour va lui être arraché, des mains de celle qui le lui avait pourtant confié en premier lieu. Mais dans ce cercle où les apparences sont primordiales, comment maintenir la face ? Alors que Léa va jouer la carte de l’indifférence joyeuse pour éviter que le vernis craque, Chéri, lui, va tenter de s’accommoder de la situation, même si les deux amants souffrent en secret, jusqu’à choisir, chacun de leur côté, l’exil. Rumeurs, ragots et suppositions hasardeuses vont alors bon train parmi les courtisanes qui bavassent entre elles, dans un écrin de superficialité qui étouffe tout sur son passage. Comment vivre, lorsque l’on doit réprimer ses sentiments ? A partir de là, cet univers dans lequel Léa se sentait pourtant chez elle va lui sembler insupportable. Serait-ce un chagrin d’amour ?

Un amour tragique

Cela nous amène au dernier aspect de Chéri : le récit d’un amour contrarié entre deux amants que tout sépare, notamment à cause de leur différence d’âge importante : Chéri a 19 ans, Léa en a au moins 50. C’est une couguar avant l’heure. L’un commence sa vie et fait son entrée dans le monde ; quand l’autre s’en retire et fait sa révérence. Union impossible mais également impensable : cela ferait trop jaser, ce serait le scandale. Et puis, n’était-ce pas une passade, histoire de batifoler ? Malheureusement, là où Chéri et Léa n’auraient pas dû s’attacher, naît en fait un amour fusionnel et passionné qui les conduira tous deux au désarroi et à la déprime profonde : Léa se sent vieille, seule et mal-aimée, indésirable et flétrie, isolée dans sa cage dorée, avec pour seule consolation ses souvenirs et le faste de ses bijoux. Pour ne pas se couvrir de honte, elle fait croire à qui veut l’entendre qu’elle a tourné la page et qu’elle s’est trouvé un nouvel homme. Chéri, lui, sape son mariage, néglige sa jeune épouse et noie son chagrin dans l’alcool et les sorties nocturnes, perdu et déboussolé. Pourtant, lorsque les deux amants finissent chéri-frears-friend-pfeifferpar baisser la garde et retomber dans les bras l’un de l’autre, les retrouvailles tournent court, et la réalité les rattrape à nouveau : Chéri veut faire sa vie avec une femme de son âge et s’interroge sur la nature de son amour pour Nounoune, tandis que Léa ne supporte pas d’être rejetée une seconde fois. Cloués sur place par le carcan des conventions, immobilisés par le regard de toute une société et condamnés à la séparation par le destin, Léa et Chéri n’ont d’autre choix que de se quitter pour honorer leur rang et obéir une fois de plus aux faux-semblants qui réglementent leur monde. Maudits et écrasés par le poids d’un contexte dont ils sont victimes, ils finiront tragiquement. Cet amour tourmenté nous touche par sa délicatesse, sa douceur et sa grâce, mais ne nous transporte pas malgré la douleur que connaissent les héros. A cause d’une atmosphère trop travaillée et d’une ambiance feutrée qui frise parfois l’ennui, Frears ne nous émeut pas autant qu’on l’aurait voulu.

En conclusion, Chéri est une belle réussite qui brosse avec grâce et malice le portrait d’un Paris baroque de tous les excès où l’hypocrisie régnait en maître et où les apparences primaient sur la sincérité et les sentiments. Satire sociale douce-amère qui vire du comique au tragique, Chéri est un film lent, parfois poseur, qui se contemple et qui nous invite au voyage, délicatement, avec une mélancolie toute féminine.

Chéri : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=jI–A8RvoEo

Chéri : Fiche Technique

Réalisateur : Stephen Frears
Scénario : Christopher Hampton, d’après le roman homonyme de Colette
Casting : Michelle Pfeiffer (Léa de Lonval) ; Rupert Friend (Fred « Chéri » Peloux) ; Kathy Bates (Charlotte Peloux) ; Felicity Jones (Edmée)
Photographie : Darius Khondji
Montage :  Lucia Zucchetti
Décors : Alan MacDonald
Costumes : Consolata Boyle
Musique : Alexandre Desplat
Producteur(s) : Bill Kenwright, Thom Mount
Production : UK Film Council, Miramax Films, Pathé
Distributeur : Pathé
Genres : Romance, drame, adaptation littéraire, film d’époque
Durée : 1h 32min
Date de sortie : 8 avril 2009

Nationalités : France, Grande-Bretagne, Allemagne

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Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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