Révélé à la Quinzaine des cinéastes et présenté au 21e Festival du Film Coréen à Paris, Dora de July Jung transpose le célèbre cas freudien dans la Corée d’aujourd’hui. Porté par Kim Do-yeon et Sakura Ando, ce drame sensuel et trouble ausculte une jeune fille que tout le monde regarde, mais que personne n’écoute.
En trois films, trois sélections cannoises, et la même attente autour d’un cinéma résolument politique et féminin. Dans A Girl at My Door puis About Kim Sohee, July Jung démontait avec une force tranquille les rouages sociaux et entrepreneuriaux qui broient ses héroïnes, laissées à agoniser en silence sous une pression masculine toxique. Dora garde ce regard mais change de terrain. Exit le commissariat et le centre d’appels, place à la villa d’été et à la mer. La cinéaste puise dans Fragment d’une analyse d’hystérie, où Freud consignait sa cure ratée d’une patiente de 18 ans, et en imagine la suite du côté de celle qu’on n’a jamais écoutée.
L’été vénéneux de Dora
Toute la complexité freudienne apparaît entre deux familles. Le père de Dora (Wonyoung Choi) fréquente de trop près Nami (Sakura Ando), la voisine japonaise, tandis que son mari (Saebyeok Song), peintre en panne d’inspiration, tourne autour de l’adolescente. Jung troque la voix perdue de la patiente viennoise contre des éruptions cutanées qui rougissent la peau de Dora (Kim Do-yeon), comme une sorte d’indicateur de sa santé mentale et affective. Le symptôme est donc visible et se regarde, et tous regardent Dora, le père, le peintre, le médecin malicieusement baptisé docteur Jung, sans qu’on ne l’entende s’exprimer.
Cette solitude s’installe dès l’ouverture, dans les regards et les non-dits d’un trajet en voiture puis d’un repas où chacun parle à côté de l’autre. Jung filme finement la distance entre les êtres et un cocon familial qui se grippe. Derrière la mystérieuse maladie de Dora se joue une violence morale et psychologique que les siens entretiennent avec la même autorité qu’à Séoul. Chaque personnage module l’intensité de son énergie ou de ses peurs, et le film prend son temps, parfois un peu trop, pour mettre ses pièces en place.
Puis la mer fait son œuvre. Dora apprend à nager, reprend des couleurs dans l’eau comme devant le chevalet, et se sent enfin regardée, appréciée. Kim Do-yeon tient avec justesse cette jeune fille encore innocente qui se métamorphose au gré de la marée et du vent, interrogeant ses désirs pour mieux s’affranchir de l’autorité parentale. Les feuillages, le potager, les jumeaux qui l’accompagnent et les plans apaisés sur l’eau rendent l’air respirable, presque purificateur, jusqu’au point de non-retour. Car le regard qui soigne finit aussi par l’enfermer dans une nouvelle tourmente.
Purgatoire au bord de l’eau
Chez Jung, la sensualité passe par les corps avant les mots, celui de Dora qui guérit, celui de Nami penchée sur sa terre, et ceux des hommes, avides ou épuisés. C’est Nami, incarnée par une Sakura Ando magnétique, qui fait basculer le film. Là où le peintre voudrait fixer Dora sur une toile, elle la fait exister, et le désir monte jusqu’à une scène érotique d’autant plus forte qu’elle touche un tabou tenace dans une société conservatrice. Jung ne cherche pas à normaliser cet amour entre femmes, elle interroge plutôt le déni qui l’entoure. Peu à peu, les instincts primaires, presque bestiaux, reprennent le dessus, et la cinéaste dissèque la cruauté des mensonges et d’une société rurale aussi violente dans ses mots qu’une note de service chez Sohee. Et Dora n’est pas seule à se faire du mal. Le père s’abîme dans l’adultère, le peintre se consume dans son obsession, Nami ravale ses désirs, et la peau de Dora devient le symptôme le plus visible d’un mal partagé. Seul le personnage coréano-nigérian, geste bienvenu dans un cinéma oublieux de ses minorités, reste une présence plus qu’une trajectoire.
Très appliqué dans sa mise en scène, plus ambitieux mais moins accessible qu’About Kim Sohee, qui chargeait frontalement le système, Dora pousse le curseur de l’intellectualisation au maximum, quitte à dérouter. Certaines nuances trop floues brouillent les motivations de chacun, et la fin muette laisse Dora ramasser des pierres une à une, sans réponse explicite. Reconstruction patiente ou éternel recommencement, le film ne tranche pas. Ce huis clos en plein air joue parfois à recréer l’atmosphère toxique que Dora croyait laissée à Séoul, tel un purgatoire où échouent ceux qui se sont effacés de leur famille ou de leur vie, tournant en rond dans un labyrinthe hanté par leurs traumatismes et leurs désirs.
Personne ne l’écoutait, alors Dora ramasse ses pierres une à une, à son rythme, comme on chantonne pour se donner du courage. La mer suit la cadence, et cette fois, c’est Dora qui donne le tempo.
Ce film est présenté en avant-première au FFCP 2026.
Dora : bande-annonce
Dora : fiche technique
Titre original : 도라
Réalisation : July Jung
Scénario : July Jung
Interprètes : Doyeon Kim (Dora), Sakura Ando (Nami), Saebyeok Song (Yeon-su), Wonyoung Choi (Sang-hun)
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Miyeon Han
Décors : Mokwon Lee
Musique : Younggyu Jang, Taehyun Cho
Son : Thomas Besson
Société de production : Redpeter Films
Coproduction : The French Connection, Les Films Fauves, Arte France Cinéma, Humorous Film
Pays de production : Corée du Sud, France, Luxembourg
Société de distribution France : Les Films du Losange
Durée : 2h17
Genre : Drame
Date de sortie : 10 février 2027