Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Avec Ni vue ni connue, Marc Fitoussi signe une comédie drôle, acide et remarquablement écrite sur le monde invisible des figurants. Portée par une Isabelle Huppert irrésistible en silhouette obstinée rêvant de reconnaissance, cette satire du milieu du spectacle mêle habilement humour, mélancolie et regard social.

Après son dernier long-métrage, Les Cyclades (2022), disons-le très moyen et déjanté, Marc Fitoussi revient cette fois-ci en force avec une comédie originale, jubilatoire et caustique, qui raconte les pérégrinations tourmentées de la figurante Corinne Maclou et sa quête incessante pour trouver un rôle à la mesure du talent qu’elle prétend avoir. L’inspiration prolonge sans aucun doute celle de son film documentaire Des Figurants (2009).

Mais le coup de génie du réalisateur réside dans le fait de confier le rôle de Corinne à Isabelle Huppert, l’une des plus grandes actrices du cinéma français, qu’il avait déjà dirigée dans Copacabana (2010), La Ritournelle (2014) et dans la série TV Dix pour cent (2018).

Dans un scénario fait visiblement à sa mesure, le contraste est saisissant entre cette figurante ordinaire et invisible, qu’elle joue à la perfection, avec sérieux, autodérision et détermination, et la formidable réputation qu’on lui connaît depuis des décennies. S’adapter à un tel rôle humble, piétiné en permanence par les acteurs et les réalisateurs reconnus, presque à contre-emploi, témoigne, s’il en était encore besoin, de sa capacité à se glisser dans la peau de tous les types de personnages. (À l’opposé de son extravagance dans le récent La Femme la plus riche du monde.)

Comme pour accentuer son rôle invisible, solitaire et interchangeable, Corinne Maclou (« Comme les moquettes ? » raille une actrice) est entourée d’acteurs et de réalisateurs qui jouent leur propre rôle dans le film, bien évidemment affublés de traits de caractère qui servent l’écriture et les dialogues : Sandrine Kiberlain, Anne Marivin, Ana Girardot, Diane Kruger, Vincent Dedienne, Thomas Jolly et Emmanuel Bercot. Par cette dualité fiction/réalité, Marc Fitoussi met parfaitement en évidence le fossé entre le monde sans intérêt, bien qu’indispensable, des figurants et la caste des acteurs et réalisateurs qui comptent et font le succès des films et autres pièces de théâtre ou séries.

Dans son accoutrement bien spécifique à la Diane Keaton, Corinne Maclou ne doute de rien et montre, sans jamais se décourager et avec justesse, qu’elle a bien plus de compétences artistiques qu’il n’y paraît. Mais elle a une terrible difficulté à se « vendre » par des fréquentations douteuses et une approche de rentre-dedans comme on le pratique dans le monde de l’entreprise pour se faire embaucher : donner son CV tous azimuts à qui veut bien le prendre. Est-ce la bonne méthode dans ce monde du spectacle et de réseau ? N’est-ce pas dérisoire et pathétique, comme la mise en scène le montre avec une parfaite acuité ? Mais comment échapper à sa condition et sortir du lot dans ce monde de plus en plus clivé ?

Et si cela fonctionne presque par hasard avec Sandrine Kiberlain, excellente dans son rôle d’actrice adulée, imbue de sa personne, mais au fond très seule dans sa tour d’ivoire, c’est parce que Corinne la coache opportunément pour une pièce de théâtre lui valant un espoir de récompense, l’actrice utilisant une méthode plus que douteuse pour arriver à ses fins. Dès lors, leurs relations vont s’amplifier sur le mode « je t’aime, moi non plus ». Sandrine Kiberlain se sert d’elle aux dépens de Corinne, ce que la figurante va supporter sans jamais se démonter, mais non sans lui témoigner une certaine rancœur.

On peut reprocher au film un scénario assez prévisible, avec un seul véritable moment de choix pour Corinne entre une sollicitation d’Ana Girardot et une autre, pour le moins incongrue, de Sandrine Kiberlain qui part au Maroc tourner avec une réalisatrice renommée, pour un film dont le casting est hélas clos. La figurante prête à tout ira-t-elle cette fois-ci dans la bonne direction ?

Cette faiblesse est cependant largement compensée par les situations drôles et grinçantes, souvent cinglantes et condescendantes envers la condition de figurant que Marc Fitoussi brosse sans fard. D’ailleurs, Corinne s’empare un temps du côté social de cette condition, mais sans militantisme. Une façon de faire écho à son rôle dans La Syndicaliste (2023) ? Des allusions à d’autres films apparaissent, comme Madame Bovary (1991), avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, ou encore Sarah Bernhardt, la Divine (2024), interprétée par Sandrine Kiberlain.

Ni vue ni connue s’affirme comme une excellente comédie, la deuxième d’affilée après De la Comédie-Française en 2026, comme quoi c’est possible, mais en redoublant d’exigence sur l’intrigue, l’écriture et les acteurs ! Et sans oublier que le comique ne doit pas occulter finesse, justesse et subtilité, voire sensibilité et émotion.

Ni vue, ni connue – bande-annonce

Ni vue, ni connue – fiche technique

Réalisation : Marc Fitoussi
Scénario : Marc Fitoussi
Production : Caroline Bonmarchand
Photographie : Jérôme Alméras
Montage : Catherine Schwartz
Musique : Bertrand Burgalat
Décors : Damien Rondeau
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Sociétés de production : Avenue B Productions, Beside Productions, France 3 Cinéma
Société de distribution en France : Memento Distribution
Genre : Comédie
Durée : 1h55
Date de sortie : 7 octobre 2026

Casting

Isabelle Huppert : Corinne Maclou
Sandrine Kiberlain : Sandrine Kiberlain
Anne Marivin : Anne Marivin
Ana Girardot : Ana Girardot
Vincent Dedienne : Vincent Dedienne
Thomas Jolly : Thomas Jolly
Diane Kruger : Diane Kruger
Emmanuelle Bercot : Emmanuelle Bercot
Hugo Becker : Hugo Becker
Pierre-François Garel : Rémy, l’agent de Sandrine
Florence Muller : Marie-Paule, l’agent de Corinne

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Bruno Arbaud
Bruno Arbaudhttps://www.lemagducine.fr/
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