Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon en Jean Valjean et Tahar Rahim en Javert, Fred Cavayé signe une adaptation des Misérables soignée et fluide, mais trop sage pour faire entendre la colère du roman.

En 1862, depuis son exil à Guernesey, Victor Hugo ne publie pas seulement un roman. Il signe un réquisitoire. Dans sa préface, il nomme « les trois problèmes du siècle : la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit ». En somme, les trajectoires de Valjean, Fantine et Cosette. Pour Hugo, la misère n’est donc pas une fatalité, mais plutôt un mal de la société. Il s’agit d’un problème politique qu’il met en exergue dans Les Misérables. Même le titre joue double jeu, puisque le misérable désigne à la fois le pauvre et le voyou que la société fabrique à force de l’écraser.

164 ans plus tard, Le Pacte et Studiocanal poursuivent leur tournée des grands classiques. Après le diptyque des Trois Mousquetaires (D’Artagnan et Milady) et Le Comte de Monte-Cristo, place à Hugo, pendant que Guy de Maupassant et Jules Verne attendent toujours leur tour. Fred Cavayé dispose d’une quarantaine de millions d’euros et d’un casting cinq étoiles pour en tirer un grand film populaire et choral, rythmé comme un thriller.

Une fresque au pas de course

La première heure tient ses promesses. Valjean vole son pain en plein jour, au pied d’une Bastille qu’on démonte pierre après pierre. Le message est limpide, on a gagné la révolution, rasé la prison du roi, mais sans bouleverser les valeurs monarchiques et sans résoudre la famine. Le film rend alors compte d’une misère ambiante, sou par sou, avec une précision qui fait mal. Découverts dans leur jeunesse, Valjean et Javert se répondent comme deux gamins sortis du même trou, partis chacun d’un côté de la loi. Colère dissimulée et cicatrice au visage, Tahar Rahim fait de Javert le personnage le plus réussi du film, même si la seconde moitié le fait tourner en rond. Face à lui, Vincent Lindon porte Valjean comme un bloc de granit, massif et juste.

Puis le film rentre dans le rang. À vouloir tout raconter, Cavayé survole tout. Les scènes célèbres défilent comme les étapes d’un circuit touristique avec des ellipses brutaux, des bagnes aux égouts de Paris, et les grandes tirades de Hugo sont récitées plus qu’elles ne sont vécues. Le montage coupe dès que l’information est passée, sans jamais entretenir la continuité de l’émotion. Le récit choral promettait des destins croisés, mais il aligne surtout des portraits auxquels on s’attache peu. Noémie Merlant enchaîne la descente aux enfers de Fantine, renvoyée de la fabrique puis réduite à vendre ses cheveux, ses dents et son corps dans la rue. Chaque étape appuie sur la douleur, mais le film oublie de montrer qui la pousse dans le vide, quand Hugo désignait chaque responsable de son agonie, qui la laisse loin de sa fille. Et Cosette (Megan Northam) n’est plus qu’une fiancée à conquérir, pendant que la sororité avec Éponine (Marie Colomb) reste à peine esquissée et le triangle amoureux verse dans la guimauve. En revanche, Camille Cottin, redoutable de cynisme, prend le pouvoir chez les Thénardier, pendant que Benjamin Lavernhe cabotine comme dans une comédie de boulevard. Ce renversement ne change pas grand-chose, car la force reste une affaire d’hommes et Valjean soulève toujours seul une charrette qui poussera Javert à le traquer jusqu’au bout de la France.

La faute à Voltaire

Le plus gênant est sans doute le silence politique des Misérables. Jamais le film ne prend le temps de nommer et de caractériser la monarchie contre laquelle gronde le peuple affamé. On se bat contre un pouvoir sans visage ni date. La barricade, aux pavés trop bien rangés, manque de souffle et de colère, et c’est Marius (Vassili Schneider), fils de bonne famille, qui hérite des discours de la révolte. Le bien et le mal se rangent sagement en deux camps, quand Hugo les mélangeait sans cesse avec nuances. Ce refus de choisir n’a rien de neutre. Un Hugo désamorcé devient un Hugo conservateur, où l’injustice d’un système se réduit à des blessures personnelles.

La mise en scène suit la même prudence. Les décors et costumes sont soignés, mais l’image est si lisse qu’on ne sent jamais la boue ni le froid. L’après-bataille de Waterloo, filmé au drone, ressemble à une maquette, et le plan large sur les morts de 1832 se fige en tableau de musée. Quand le film veut faire passer une idée, il la surligne au feutre. Pour insister sur les traumatismes de Javert, qui est rattrapé par ses origines bohémiennes, on le fait halluciner dans des miroirs. Pour dire que Valjean bascule dans une nouvelle vie en allant chercher Cosette, il lui fait traverser une porte qui débouche, comme par enchantement, sur l’auberge des Thénardier. Restent quelques fulgurances avec des courses-poursuites et surtout le guet-apens de la masure Gorbeau, huis clos tendu où l’on retrouve le Cavayé nerveux d’À bout portant. Mais ici, on le sent bridé par la machine de la superproduction.

Moins kitsch que la comédie musicale de Tom Hooper, moins théâtral que le Jean Valjean d’Éric Besnard, Les Misérables version 2026 ne trahit pas Hugo mais ne lui rajoute rien. À quoi bon tourner trois heures de fresque si l’on n’ose ni en saisir l’âme ni la détourner ? Ladj Ly avait fait descendre Hugo dans une cité de Montfermeil, dans le sillage de La Haine. Cavayé a rendu aux misérables leurs habits du dimanche et a bien rapporté les chandeliers de Myriel, en oubliant seulement d’allumer la flamme.

Les Misérables (2026) – bande-annonce

Les Misérables (2026) – fiche technique

Réalisation : Fred Cavayé
Scénario : Fred Cavayé, d’après Les Misérables de Victor Hugo
Interprètes : Vincent Lindon, Tahar Rahim, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe, Noémie Merlant, Vassili Schneider, Megan Northam, Marie Colomb, Vincent Colombe
Photographie : Denis Rouden
Montage : Mickaël Dumontier
Musique : Christophe Julien
Direction artistique : Camille Mikolajczak
Décors : Pierre Quefféléan
Costumes : Pierre-Jean Larroque
Producteurs : Olivier Delbosc et Richard Grandpierre
Sociétés de production : Curiosa Films, Eskwad, Netflix, TF1 Films Production, Umedia
Pays de production : France
Société de distribution France : Studiocanal
Durée : 2h56
Genre : Drame, Thriller, Historique
Date de sortie : 14 octobre 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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