Ce titre !… Merci de poser la question. Je me la pose chaque matin en me levant. Cette petite provocation intellectuelle imaginée par Patrice Van Eersel constitue la base de ce livre puisqu’elle sert de prétexte aux entretiens qu’il a eu successivement avec six scientifiques de renom (Trinh Xuan Thuan, Ilya Prigogine, Albert Jacquard, Joël de Rosnay, Jean-Marie Pelt et Henri Atlan).
Même si cela s’avère déconcertant, l’un des intérêts du livre, c’est que tous ces interlocuteurs prestigieux ne réagissent pas du tout de la même façon à la question-titre. D’ailleurs, même l’introduction de Van Eersel est très intéressante, puisqu’elle aborde la notion fondamentale du principe anthropique dans ses deux versions. Le principe anthropique faible affirme que les conditions physiques qu’on connaît et observe dans l’univers sont « réglées » avec une telle précision (vitesse de la lumière, constante de Planck, etc.) qu’elles donnaient une chance à la vie d’apparaître, et ceci dès ce qu’on désigne couramment par le Big Bang (reconnu et admis par la communauté scientifique dans son ensemble). D’une certaine manière, notre présence sur Terre en témoigne. Mais certains vont plus loin, avec le principe anthropique fort (que Trinh Xuan Thuan défend, alors qu’Ilya Prigogine le rejette catégoriquement) qui considère qu’avec le Big Bang, tout était réglé justement pour que la vie apparaisse. Ce principe s’appuie sur un calcul de probabilité qui laisse songeur, à savoir que selon ce principe il y avait une chance sur 10 puissance 43 pour que la vie apparaisse ! Ceux qui soutiennent ce principe anthropique fort expliquent qu’un écart aussi minime soit-il dans les données de base aurait ruiné toute chance d’émergence de la vie ! Cela revient à dire (il faut oser) que dès le Big Bang, le but était en quelque sorte que la vie apparaisse.
Les scientifiques s’interrogent
Ce livre est donc intéressant à plus d’un titre et finalement passionnant de bout en bout, avec des réflexions de scientifiques très impliqués dans la recherche et qui donc réfléchissent aux conditions régissant l’univers et par extension aux conditions d’émergence de la vie. Il apparaît que de nombreux points peuvent être considérés de manière un peu plus relative que ce que nous faisons dans la vie de tous les jours. Ainsi, plusieurs d’entre eux en appellent à l’intuition, allant jusqu’à considérer comme fondamentales ces révélations de scientifiques mais aussi d’artistes ayant développé des idées (ou réalisé des œuvres d’art) après avoir eu des sortes de révélations dans des états de veille, de songe voire de transe. Cela revient à dire qu’il faut considérer avec le plus grand intérêt ces notions issue d’une réflexion qui dépasse les notions cartésiennes. Dans le même ordre d’idées, plusieurs des six scientifiques interrogés disent qu’il ne faut pas se contenter de rationaliser et donc d’écarter toute réflexion de nature divine. Certains vont même jusqu’à dire que la foi et le raisonnement scientifique peuvent quasiment se compléter, ou que la foi personnelle n’empêche pas la plus grande rigueur scientifique dans le travail de recherche. Quasiment tous arrivent à la conclusion que le raisonnement scientifique, aussi rigoureux soit-il, ne parviendra jamais à tout expliquer, ce qui laisse la place justement pour une puissance supérieure.
La science face à ses limites
Alors, même si ce livre n’utilise aucune formulation mathématique, mais se contente de rendre compte d’un dialogue entre Patrice Van Eersel et ses interlocuteurs (pour rester accessible autant que possible, car bien entendu le vocabulaire scientifique amènera certains lecteurs à conclure qu’il atteignent ici leurs limites), il aborde autant des notions scientifiques que philosophiques. Ainsi, la lecture de cet ouvrage permet de se familiariser avec la notion du temps telle que certains la considèrent. On arrive à quelque chose qui peut paraître étrange au premier abord : si l’univers tel qu’on le connaît débute bien avec le Big Bang, il est concevable d’imaginer qu’il n’existe qu’à partir de ce moment-là et que donc avant il n’y avait rien. Dans ces conditions, l’invention humaine qu’est le temps (pour évaluer des changements, comme l’explique Albert Jacquard) n’avait aucune raison d’être auparavant. La question ne se poserait donc pas de ce qu’il y avait avant (rien) et d’un temps avant ce Big Bang. Attention quand même, parce que si on isole cela, la question d’une puissance supérieure créatrice devient presque accessoire, car certains scientifiques imaginent même (eh oui !) que la matière émergerait dans un acte d’auto-création au moment du Big Bang. Bien entendu, tout cela n’est que théorique et la plupart des six intervenants reconnaissent que l’investigation humaine atteint là ses limites. Il apparaît comme fort probable (les probabilités : notions souvent évoquées dans cet ouvrage) que nous ne saurons jamais de façon précise comment le monde s’est créé. Le dernier scientifique interrogé, Henri Atlan, fait une analogie avec le principe d’incertitude d’Heisenberg qui affirme qu’il est impossible de déterminer simultanément avec une précision absolue la position et la vitesse d’une particule (nous évoluons là dans l’univers de la physique quantique). Atlan rappelle au passage que les avancées dans le domaine de la connaissance scientifique ne permettent jamais de tout savoir, même dans un domaine limité comme l’infiniment petit. Ce qui ne veut pas dire, toujours d’après Atlan, que l’accroissement des connaissances accroisse nos incertitudes. Lui-même pensait dans sa jeunesse qu’il était possible pour l’homme d’arriver un jour à la connaissance du tout, alors que sa réflexion d’homme mûr considère qu’il s’agit d’une chimère très humaine (relativisant la soi-disant supériorité de l’homme). Sa réflexion va jusqu’à s’interroger très sérieusement sur la notion de libre-arbitre, ce qui donne des indications sur de possibles choix de vie.
Des hypothèses et théories à vérifier
Joël de Rosnay s’intéresse de près au système que constitue la Terre et tout ce qui y vit, considérant que cet ensemble peut, d’une certaine façon, être considéré comme une unité vivante. Mais l’entretien le plus intéressant est peut-être celui avec le biologiste (et croyant) Jean-Marie Pelt, sans doute à cause de son accessibilité pour le non scientifique. Il évoque les possibilités d’auto-évolution dans la nature (concernant le vivant et le non vivant, lui-même se disant de plus en plus en difficulté pour faire une distinction précise entre les deux états). Il revient sur la théorie de l’évolution de Darwin, pour faire remarquer qu’on ne sait toujours pas exactement comment elle fonctionne. Il semblerait qu’il faille considérer aussi bien les facultés d’adaptation au milieu naturel que le hasard. Bref, ce livre remet en question beaucoup de notions qui font réfléchir et travailler les scientifiques, la plupart d’entre eux considérant que la science ne sera jamais toute puissante, et qu’elle doit donc s’appuyer de façon fondamentale sur la réflexion philosophique. A noter qu’il date de 2008, ce qui veut dire que les connaissances scientifiques ont encore évolué depuis. Sa lecture reste néanmoins passionnante.
Le Monde s’est-il créé tout seul ? (Patrice Van Eersel – Trinh Xuan Thuan – Ilya Prigogine – Albert Jacquard – Joël de Rosnay – Jean-Marie Pelt – Henri Atlan)
Albin Michel : paru le 30 janvier 2008