La Guerre des prix : le pacte de non-rétribution

« Manger bio. Manger local. Manger mieux. » C’est le genre de slogan publicitaire qui s’affiche un peu partout, jusqu’aux étiquettes collées sur nos courses de la semaine. Mais un personnage du film résume la chose avec un cynisme presque désarmant : « À la fin, c’est toujours une question d’argent. » Et c’est dans cette urgence tarifaire, au siège d’une grande enseigne, qu’Anthony Dechaux nous emmène avec Ana Girardot et Olivier Gourmet. La Guerre des prix est un premier long-métrage très juste, et un thriller tout en nuances sur les rouages d’un système hostile envers les agriculteurs, mais qui oublie parfois d’appliquer la même exigence d’écriture à ses personnages, trop souvent réduits à être de simples porte-voix.

L’agriculture a toujours occupé une place de choix dans le débat sur la grande distribution et de la croissance des industries agroalimentaires. Édouard Bergeon avait déjà creusé son sillon pour sensibiliser les spectateurs, avec Au nom de la terre puis Rural, où la loi EGalim — censée rééquilibrer le rapport de force entre producteurs et distributeurs — ne fait finalement figure que de trêve fragile dans une guerre qui n’a jamais vraiment baissé ni les prix, ni les armes. Contrairement à Bergeon, Dechaux n’a pas grandi dans un ferme. C’est en animant, comme comédien, un séminaire d’acheteurs qu’il a basculé malgré lui dans cet univers, en entendant un dirigeant réclamer sans ciller des « requins-tueurs » pour mener les négociations. Il lui aura fallu quatre ans d’enquête et la confession d’un ancien acheteur repenti pour percer l’omerta des négociations commerciales, notamment dans la filière laitière.

Remise en question

Pour entrer progressivement dans cet autre monde, la caméra reste accrochée à Audrey, cheffe de rayon qui connaît aussi bien la chaîne de production que celle de la distribution des yaourts. C’est autant sa force de proposition que sa sensibilité qui la propulsent, telle une brebis égarée, au milieu de ce troupeau de carnivores en costumes. Ana Girardot a manifestement travaillé la démarche de son personnage pour qu’on sente, sous le tailleur, les résidus physiques d’une enfance à la ferme qui ne s’efface jamais tout à fait. Elle forme une passerelle entre deux univers qui ne se rencontrent qu’à travers les chiffres, les rendements et les intérêts de chacun.

Elle le comprend vite une fois mise en tandem avec Fournier, négociateur aux méthodes peu conventionnelles. Sa froideur chirurgicale s’avère autant au profit des consommateurs que de son entreprise en réclamant l’impossible aux fournisseurs. Pour autant, Dechaux ne pousse jamais ses négociateurs vers le manichéisme pur. Il y a de la nuance chez eux, et une détresse sourde, comme chez le négociateur du groupe concurrent Sodalis (Jonas Bloquet), conscient de son propre rôle de prédateur mais qui s’efforce de séparer le travail de la vie privée. Chez Fournier, on ne devine l’humanité qu’en creux grâce à une escapade à la ferme. Un indice suffisant pour deviner que le fils d’agriculteur qui l’incarne dans la vraie vie — Olivier Gourmet n’a sans doute pas eu à forcer beaucoup le trait — aurait pu porter une histoire plus tragique, et plus originale, si le film avait emprunté cette voie.

Car Dechaux fait justement le choix de minimiser l’immersion à la ferme pour mieux appuyer le contraste entre les bureaux glacés, les box de négociation filmés comme des salles d’interrogatoire et l’univers des « petits paysans » qu’on a vus bousculés devant la caméra d’Hubert Charuel. Ironie du sort : le film a justement été tourné dans une vraie ferme laitière normande, appartenant à un jeune couple qui fabrique son propre fromage sans jamais vendre à la grande distribution. Une mise en abîme presque trop belle pour être écrite.

Gangs de requins tueurs

À la place de l’étable et de la boue, on vit les difficultés des producteurs à travers un angle qui emprunte davantage au cinéma de Stéphane Brizé (La Loi du marché, En guerre, Un autre monde), en interrogeant le système de l’intérieur plutôt que depuis ses marges. Entre fiction et documentaire, le film se rapproche également de Goliath de Frédéric Tellier, mais sans sa narration chorale et ses gros violons. Le monde paysan est mis en opposition à un réseau presque uniforme : acheteurs, journalistes et cadres sortent du même moule social ou de la même école de commerce, conditionnés aux mêmes chiffres et à la même mentalité des requins-tueurs présentés plus tôt.

Le film présente très bien les différentes facettes et limites de cette structure, qu’il aborde d’abord avec pédagogie, au détour d’un lexique technique précis et quelques chiffres signifiants, avant d’en appeler à la sensibilité du spectateur. L’écriture reste efficace pour qu’on reste accroché à des échanges qui, même brefs, suscitent de nombreux questionnements. Cette tension frénétique rappelle aussi à quel point l’humanité et l’empathie sont laissées à la porte des box de négociation. Le revers de la démonstration, c’est qu’elle vire parfois au cliché, désamorçant certaines bascules chez les protagonistes qui peinent à rester crédibles hors du terrain du thriller, à commencer par la dynamique Audrey-Fournier, dont les dialogues semblent un peu trop mécaniques, même lorsque l’on perçoit une pointe de complicité naturelle.

Reste que, pour un premier film, Anthony Dechaux ne trébuche pas tant que ça sur un sujet toujours délicat à manier avec le bon ton. Techniquement maîtrisé, La Guerre des prix laisse simplement quelques jachères dans l’écriture de ses personnages secondaires. Dechaux l’assume lui-même et reconnaît avec lucidité que l’on ne renverse pas un système de l’intérieur à coups de bonnes intentions, et il se garde bien de nous offrir une happy end de consolation. Le film réussit surtout sa dissertation et sa vulgarisation du milieu de la négociation en laissant le soin aux spectateurs, et consommateurs par extension, selon leurs propres moyens, d’affuter leurs réflexes dans les rayons de supermarché. Difficile de ne pas repenser à notre ticket de caisse, où chaque produit posé dans le caddie oriente le marché et la logique des négociations des prix. Chaque code-barres cache le prix du compromis qu’il a fallu négocier pour l’obtenir.

Suppléments

Si La Guerre des prix n’a pas forcément trouvé son public en salles, cette édition vidéo rend justice à ses ambitions et à la démarche humble de son réalisateur.

Pour aller plus loin, Anthony Dechaux, accompagné d’Olivier Mével, consultant en stratégie et marketing des filières alimentaires, pose à plat les problématiques liées à la production, la transformation, la distribution et la consommation. Leur réflexion est limpide, passionnée et pédagogique, sans oublier d’évoquer le cinéma comme un medium qui appelle à l’émotion. Dechaux détaille les enjeux qu’il a intégrés à l’écriture, explique sa vision des négociations, puis commente deux séquences de son film. La première concerne la visite de Fournier à la ferme, où Julien Frison réussit à incarner toute la détresse que suscite cet espace menacé de disparition ou de rachat. Au sujet de la seconde, le réalisateur revient sur son expérience de la direction d’acteurs, quand il dirige Ana Girardot au talkie-walkie, jusqu’à lui souffler de retenir ses larmes en pleine prise.

On aurait aimé en apprendre un peu plus sur cette aventure et les obstacles rencontrés en cours de tournage, mais l’ensemble suffit à susciter l’intérêt de ceux qui ne connaîtraient pas encore l’AMAP (Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) ou d’autres initiatives similaires, qui permettent de se rapprocher des producteurs par un circuit direct, sans intermédiaire. Choisir comment se nourrir, c’est déjà militer pour un équilibre entre la gamme bio et industrielle, qui ont chacun leur place au rayon. Le film a un peu tendance à aspirer ce discours, ce qui est toutefois compensé par ce dont il témoigne.

La Guerre des prix – bande-annonce

La Guerre des prix – fiche technique

Réalisation : Anthony Dechaux
Scénario : Anthony Dechaux, Maël Piriou (en collaboration avec Benjamin Charbit et Mathilde Belin)
Interprètes : Ana Girardot, Olivier Gourmet, Julien Frison, Jonas Bloquet
Photographie : Pierre Dejon
Montage : Cécile Staes-Lacommère
1er Assistant Mise en Scène : Clément Comet
Son : Cyril Moisson
Musique : Benjamin Grossmann
Décors : Stéphanie Bertrand-Carussi
Costumes : Bethsabée Dreyfus
Productrices : Laurence Méoc, Aurélie Trouvé-Rouviere
Sociétés de production : Les Films de Jeanne, La Filmerie
Pays de production : France
Société de distribution France : Diaphana Distribution
Durée : 1h36
Genre : Thriller, Drame
Date de sortie : 18 mars 2026
Date de sortie DVD/Blu-ray : 21 juillet 2026
Édition : Diaphana Edition Video

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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