« Nanterre avant l’orage » : une hétérotopie ?

Avant les flammes et les voitures incendiées, avant les débats télévisés et les certitudes assénées depuis les plateaux, il y avait une ville. Il y avait des habitants, des associations, des schémas existentiels souvent contrariés. Avec Nanterre avant l’orage, Feurat Alani et Ulysse Gry remontent le cours des événements pour retrouver ce que l’actualité avait englouti : la vie elle-même.

Le point de départ est connu. Le 27 juin 2023, la mort de Nahel bouleverse Nanterre et déclenche une vague d’émeutes qui embrase le pays. Les images circulent à une vitesse vertigineuse. Les flammes deviennent le langage dominant. La cité Pablo Picasso, déjà familière des discours anxieux et des représentations caricaturales, se retrouve une nouvelle fois réduite à sa dimension la plus spectaculaire. C’est précisément contre cette simplification que se construit l’album.

Feurat Alani connaît ce territoire de l’intérieur. Il y a vécu une partie de sa jeunesse. Cette proximité leste chaque page d’une attention particulière aux détails du quotidien, à ces existences qui demeurent invisibles tant qu’aucun drame ne vient les propulser sous les projecteurs. Le livre pose alors une question largement impensée : pourquoi faut-il toujours une catastrophe pour que l’on examine enfin un lieu ?

La réponse se construit par accumulation de scènes, de visages, de conversations et de souvenirs. Les auteurs s’intéressent moins à l’explosion qu’à ce qui la précède. Aux frustrations, aux solidarités, aux espoirs déçus, à tout ce tissu humain que l’actualité a tendance à effacer lorsqu’elle cherche des explications immédiates.

Le dessin d’Ulysse Gry participe pleinement à cette entreprise de réappropriation. Son trait donne à la cité Pablo Picasso – qui a vu sortir des populations entières des bidonvilles, qui portait en elle des promesses de renouveau – une présence presque organique. Les tours renferment une riche histoire collective. Ce sont des familles s’installant dans l’espoir d’une meilleure vie. Ce sont des marginaux contraints ou délibérés pris en charge par leurs voisins. Ce sont des hommes et des femmes faisant face aux pannes d’ascenseur, aux odeurs nauséabondes, à toute cette vie avec laquelle il faut composer, pour le meilleur et pour le pire.

Une double page, notamment, montre un ciel saturé de fumées noires et de lueurs. Le texte affirme : « Dans le ciel, les feux d’artifice éclatent. Non pas pour célébrer, mais pour frapper l’obscurité. » D’ailleurs, « les traînées lumineuses découpent la nuit comme des griffures ». Le commentaire renverse aussitôt la lecture qui s’impose spontanément : « Ce soir-là, les feux d’artifice n’étaient pas tirés pour faire la guerre, mais pour la guérir. Pour répondre à la peur, au silence et à l’injustice. »

Nanterre avant l’orage s’intéresse aux absences. Aux angles morts. À ce que l’on ne voit pas lorsque les caméras arrivent. Le roman graphique ne prétend pas expliquer entièrement l’émeute. Il cherche plutôt à comprendre le terreau sur lequel elle a poussé. Cette démarche confère à l’ouvrage une dimension presque mémorielle. Les auteurs racontent la manière dont une société fabrique ses périphéries, puis s’étonne de les voir exploser. À quelques kilomètres de La Défense, symbole éclatant de la réussite économique française, Nanterre apparaît comme un territoire maintenu dans un clair-obscur permanent, visible seulement lorsque survient l’irruption du drame.

Plus qu’un récit sur une nuit d’émeute, Nanterre avant l’orage est donc un livre sur tout ce qui précède l’explosion. Et sur tout ce qui lui survit.

Nanterre avant l’orage, Feurat Alani et Ulysse Gry
Steinkis, 28 mai 2026, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.