« Une dernière partie de flipper » : grandir, tout simplement

Avec Une dernière partie de flipper, Rune Ryberg transforme les salles d’arcade des années 1990 en un territoire initiatique peuplé d’adolescents perdus, de néons fatigués et d’amitiés plus ou moins toxiques. Sous ses couleurs saturées et son trait nerveux, cette chronique danoise nous raconte ce moment brutal où l’on comprend qu’il faudra un jour quitter l’enfance, même sans trop savoir comment.

Chez Rune Ryberg, grandir ne possède rien d’élégant. Cela ressemble plutôt à une longue dérive dans des salles d’arcade qui sentent la poussière chaude et les câbles brûlés, à des journées à traîner sans but précis, à des conneries commises parce qu’on ne sait pas encore quoi faire de sa colère, de son ennui ou simplement de son existence.

Nous sommes en 1993. Bass et Rick ne sont déjà plus vraiment des enfants, mais certainement pas encore des adultes. Ils flottent dans cet entre-deux adolescent où tout paraît provisoire : les rêves, les amitiés, les combines foireuses, les promesses d’avenir. Ils passent leurs journées dans une salle d’arcade miteuse, volent un peu, traînent beaucoup, cherchent surtout à repousser le moment où la vie exigera d’eux autre chose que survivre au prochain soir. Toute la force de ce roman graphique vient précisément de cette sensation de stagnation. Rune Ryberg montre des adolescents qui tournent en rond sans même s’en rendre compte.

À un moment, Bass se voit rappelé à l’ordre : « Tu es comme un de ces tourne-disques, Bass… Il faut juste mettre un nouveau vinyle. Le sillon de celui que tu joues est rayé. Et il lit le même morceau en boucle. Tu ne vas nulle part ! » Et pour cause : il court en vain après une jeune femme qui le perçoit avant tout comme un gamin mal élevé ; il multiplie les coups foireux avec son ami Rick qui se moque de son opinion comme d’une guigne, et qui l’humilie volontiers ; il ne sait que faire de son avenir.

Tout est déjà là. L’adolescence selon Rune Ryberg n’est pas une conquête mais une boucle. Une répétition d’erreurs, de sorties mal avisées, de petites catastrophes et de mauvaises influences dont il devient de plus en plus difficile de s’extraire. Rick incarne d’ailleurs parfaitement cette fuite en avant permanente. Impulsif, imprévisible, presque autodestructeur, il avance comme s’il cherchait inconsciemment le point de rupture. Bass, lui, observe davantage qu’il n’agit. 

Leur relation forme le véritable cœur du récit : une amitié fusionnelle mais devenue toxique à mesure que les années passent. L’un entraîne l’autre dans une spirale dont plus personne ne maîtrise vraiment les règles. Le décor entier semble en train de disparaître sous les yeux des personnages. Les salles d’arcade sont des espaces de transition, presque des limbes : des endroits où l’on peut encore jouer à l’enfant quelques années de plus avant que le réel ne vienne définitivement tout refermer.

Le choix des figures anthropomorphes fonctionne remarquablement bien. Ryberg s’en sert pour rendre immédiatement lisibles les tempéraments de ses personnages. Bass, avec son allure inquiète et maladroite, semble perpétuellement replié sur lui-même ; Rick, au contraire, possède quelque chose de reptilien, d’imprévisible, comme une créature incapable de ralentir. Cette stylisation renforce le caractère profondément instinctif du récit. Ce schisme acté, l’initiation narrée par Rune Ryberg prend la forme douloureuse d’une séparation intérieure. Bass découvre progressivement que rester fidèle à son ami d’enfance pourrait signifier sombrer avec lui.

L’adolescence masculine est passée à la moulinette : cette difficulté à exprimer la peur, l’attachement ou la fragilité autrement qu’à travers les bêtises, la violence ou les défis stupides. Les larcins, la drogue, le désir amoureux. Les personnages parlent peu de leurs émotions, mais tout le récit en est saturé. Ainsi, Une dernière partie de flipper avance comme ses personnages : de travers, dans le bruit et le désordre. Mais sous cette agitation permanente se cache un récit initiatique d’une grande mélancolie, lucide sur cette période étrange où l’on comprend malgré soi que la partie touche à sa fin.

Une dernière partie de flipper…, Rune Ryberg 
Aventuriers d’ailleurs, 27 mai 2026, 248 pages  

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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