Une vie paisible… dans l’arche de Noé ?

La vie paisible du titre, c’est celle de Denis Marchand, un retraité qui passe l’essentiel de son temps à pêcher. Mais les trois petits points qui suivent l’expression soulignent l’aspect ironique du titre. La vie de Denis va perdre son caractère paisible (voir l’illustration de couverture) à cause de ce qui s’approche de sa barque…

Malgré sa condition de retraité, Denis ne bénéficie pas de toute la tranquillité qu’il souhaiterait dans sa maison dont il ne voit plus trop l’intérêt de l’entretenir. En effet, son fils Edmond, sa fille Annie et Josselin le fils d’Edmond y passent de temps en temps. Pendant que Josselin court dans tous les sens, les adultes Edmond et Annie passent tout au crible et agacent Denis avec leurs innombrables remarques. Mais ce n’est rien à-côté de ce qui l’attend à sa prochaine sortie en barque, car tel un Moïse sauvé des eaux, Denis récupère un gamin voguant à la dérive dans son couffin. Qui est-il ? D’où vient-il ? Mystère. Voilà Denis avec un bébé sur les bras à se demander ce qu’il peut et doit faire. La question va d’ailleurs longtemps rester sans réponse car tout s’en mêle pour lui compliquer l’existence et les démarches. Entre provocations et mauvaise foi en tous genres du côté des diverses administrations et organisations qu’il va trouver, Denis tend à sortir de ses gonds. Et quand son entourage et sa propre famille s’en mêlent, Denis finit par adopter une attitude extrême qui n’arrange rien.

Quelques réflexions

Pour cet album, au dessin Jop illustre un scénario de Swann Meralli. Le duo s’y entend pour proposer un ensemble qui se lit très bien tout en donnant à réfléchir, grâce à son lot de petites provocations. Les auteurs nous incitent notamment à une vraie réflexion sur le sujet de la paternité, ce qui rééquilibre un peu une réflexion régulièrement plus tournée vers la maternité. Et la réflexion ne se contente pas de creuser du côté de la situation de Denis vis-à-vis du petit, puisque ce sera l’occasion de revenir sur le passé, quand Denis assurait vis-à-vis de ses enfants, Edmond et Annie. A ce propos, l’album entretient le flou sur le lien entre Edmond et Annie dont on imagine au début qu’ils forment un couple dont Josselin serait leur fils, alors qu’ils sont frère et sœur. Un raccourci scénaristique crée aussi une coïncidence inutile, en parachutant Annie comme directrice de l’agence de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ce que Denis semble découvrir lorsqu’il vient chercher une solution. Il faut dire que le scénario propose une situation dont l’improbabilité frôle l’absurde. A leur décharge, on peut souligner qu’ils en tirent une fable pleine d’humour et de situations cauchemardesques qui vont de la pure provocation scénaristique aux embrouilles parfaitement crédibles dues aux méandres des procédures administratives. Le scénario en fait quand même des tonnes et enchaine quelques belles absurdités qui tirent l’album du côté de la comédie. Ainsi, Denis se retrouve à demander un test de paternité pour prouver qu’il n’est pas le père de l’enfant. Évidemment, il considère qu’il ne risque rien. Pourtant, le résultat va lui apporter une surprise de taille qui renforce l’absurdité de la situation. A ce propos, on en vient à se demander comment était l’enfance d’Edmond et Annie. En effet, de leur mère il n’est jamais question. D’ailleurs, dans le même ordre d’idées, il n’est jamais question de la mère de Josselin, une des raisons pour lesquelles on peut imaginer dans un premier temps qu’il s’agirait d’Annie. A force de se concentrer sur l’aspect comédie sociale, le scénario fait l’impasse sur certains points délicats. On pourrait même imaginer que puisque la paternité est au centre du scénario, l’idée serait de limiter au maximum la présence de personnages féminins. Mais cela ne tient pas puisque, outre Annie, Denis trouve de nombreux visages féminins comme interlocutrices lors de ses démarches. Sans compter qu’il entretient des échanges aigres-doux avec Estelle, la jeune employée de la supérette du coin. Ce qui nous vaut un vrai esclaffement lorsque Denis profite d’un début de connivence avec la jeune femme pour broder un gros mensonge à son propos. Ce n’est pas du tout crédible, mais Denis obtient l’effet escompté.

Aspect technique

Sinon, sans être la révélation du moment, le dessin de Jop fait le travail (le job…) avec des choix assumés. Ainsi, il n’insiste pas spécialement sur les détails (décors souvent minimalistes) pour privilégier la facilité de lecture. Cela ne l’empêche pas de proposer des visages et attitudes bien expressifs. Quant au choix des couleurs, il tient essentiellement à des teintes de type pastels qui correspondent bien à l’esprit de l’album : malgré quelques outrances du scénario, l’ensemble s’intéresse plutôt à la sensibilité des personnages. Quant à l’organisation générale des planches, elle s’avère correctement pensée, avec des vignettes de tailles et de formes variées, avec justesse (comme les cadrages). A propos de sensibilité, on observe avec satisfaction l’évolution du personnage de Denis qui voit rapidement le petit sous un œil neuf. Il ne lui faut pas bien longtemps pour réaliser qu’il voit en lui non un bébé encombrant, mais un être humain encore fragile qu’il faut protéger, surtout que le bébé a déjà été abandonné à son sort une fois de trop. Denis s’avère donc l’image même de l’humanisme. A noter que cet album – un vrai plaisir de lecture – se conclut par un topo intéressant du Docteur Anne Raynaud, psychiatre pour enfants et adultes à l’Institut de la Parentalité qui, inspirée par sa lecture de l’album, commente des idées sur la famille d’aujourd’hui.

Une vie paisible – Swann Meralli (scénario) et Jop (dessin)
Dargaud : sorti le 5 juin 2026

 

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3.5

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