Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, De toutes les nuits, les amants, adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l’écart de ce qu’il voudrait le plus ressentir.
Aristocrats avait révélé une cinéaste d’une rare acuité pour saisir les femmes dans leurs contradictions sociales. Il s’agissait de deux Japonaises que tout opposait, une héritière et une provinciale ambitieuse, se découvrant sœurs malgré elles dans un Tokyo froid et silencieux. On avait aimé cette façon de laisser les corps communiquer et cette observation fine des hiérarchies qui s’insinuent jusque dans la façon de s’asseoir à une table. De toutes les nuits, les amants retrouve cette approche, mais la tourne cette fois vers une solitude plus intime chez Fuyuko, correctrice indépendante dont la vie entière ressemble à une phrase qu’on relit sans jamais oser la signer.
Retour à la lumière
Fuyuko avance dans le monde comme si elle traversait un couloir qu’elle ne reconnaît pas tout à fait. Elle change de vêtements et se demande, le temps d’un miroir, si l’assurance qu’elle n’a pas pourrait venir de là, d’une robe différente ou d’une couleur qu’elle n’aurait jamais choisie. C’est dans ces petites nuances identitaires que le film trouve sa plus douce vérité. Quand elle rencontre Mitsutsuka, professeur de physique taiseux que Tadanobu Asano incarne avec fraîcheur, quelque chose commence à se déplacer en elle, comme un rayon de lumière qui cherche une surface pour exister. Leurs rendez-vous deviennent alors récurrents et leurs échanges sur les couleurs absorbées ou non par la lumière construisent entre eux un abri provisoire. Yukino Kishii, combattive dans La Beauté du geste, porte Fuyuko avec une retenue impressionnante, exposant l’angoisse et l’éveil du désir sans jamais forcer la note, laissant le spectateur habiter les silences entre les mots.
Le film culmine lors d’un dîner gastronomique, comme une déclaration enfin murmurée. Sode filme ce moment avec la délicatesse qu’il mérite, dans une ambiance tamisée et autour d’une soupe invraisemblable, captant deux êtres solitaires qui ont appris à se regarder et qui ne savent toujours pas tout à fait ce qu’ils voient. C’est indéniablement beau et bouleversant. Mais c’est aussi là que l’intellectualisme du film, son rythme en dégel et sa fascination pour la lumière, érigée en concept philosophique et en métaphore, peut créer une légère distance. Le film tient pourtant son pari : on ne saura jamais vraiment s’ils s’aiment, et cette ambiguïté est la chose la plus honnête que l’opus pouvait offrir. C’est un sentiment encore vivant et mouvant, qu’on ne fige pas d’une simple déclaration, d’un simple « je t’aime ».
Malgré des réserves, De toutes les nuits, les amants laisse une empreinte douce et persistante d’une femme qui, le temps de rendez-vous furtifs et plusieurs nuits de songes, a osé croire que le monde pouvait lui faire une petite place.
Ce film est présenté en sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes 2026.
De toutes les nuits, les amants – fiche technique
Titre original : Subete mayonaka no koibitotachi
Titre international : All the Lovers in the Night
Réalisation : Yukiko Sode
Scénario : Yukiko Sode, d’après le roman éponyme de Mieko Kawakami paru en 2011
Interprètes : Tadanobu Asano, Yukino Kishii
Photographie : Sasaki Yasuyuki
Décors : Norifumi Ataka
Son : Shinya Takata
Montage : Yamazaki Azusa
Musique : Masato Suzuki
Société de production : Bitters End
Pays de production : Japon
Société de distribution France : Art House Films
Durée : 2h16
Genre : Comédie dramatique, Romance