Umami : savoureux

Cet album signé Willy Ohm (dessin et scénario) se montre plus subtil que ce qu’on pourrait imaginer au premier abord, ce en quoi il justifie parfaitement son titre. En effet, en cuisine, on considérait qu’il n’y avait que quatre saveurs : sucré, salé, acide et amer. Or, en 1908, un professeur chimiste, le Japonais Kikunae Ikeda a identifié une cinquième saveur. Celle-ci a été officiellement reconnue en 1985 et on l’associe à un produit chimique nommé glutamate qu’on trouve dans différents aliments. Mais, depuis le début du XXe siècle, cette saveur avait eu le temps de devenir mythique et on la considère comme le nec plus ultra en cuisine, notamment par la difficulté à l’obtenir, ce que le scénario intègre.

La famille Tabako

Cette recherche du goût parfait étant au centre de l’intrigue, il convient de laisser la surprise aux lecteurs tentés de déguster cette BD qui doit beaucoup à l’univers du manga. Ici le Français Willy Ohm (pseudo de Guillaume Clairat) s’attache à faire le lien entre différentes cultures. Si son intrigue se situe à Tokyo en 1986, elle associe sans complexe l’art culinaire japonais avec l’univers des films noirs tels que le cinéma américain nous en a proposé par centaines. On trouve notamment le personnage principal de l’album, le détective privé Tabako, archétype de l’homme désabusé qui traite des affaires de maris infidèles pour faire bouillir la marmite. Son crédo se résume à « J’ai un régime alimentaire très strict : clopes et alcool en grande quantité » qui s’accorde avec son constat « … la bouffe et moi on est un peu fâchés. » A vrai dire, Tabako (un nom qui ne doit rien au hasard) a une excellente raison pour justifier un tel régime. En effet, sa fille chérie Hamaki a succombé à une crise cardiaque en dégustant une soupe de ramen de sa confection, alors qu’elle s’apprêtait à inaugurer le restaurant dont elle rêvait depuis toujours et qu’elle venait d’acquérir. Depuis, Tabako vit séparé de son épouse.

Une originalité bien pensée

De Tokyo, le dessinateur-scénariste fait une ville fantasmée où, dans un environnement dense et coloré, Tabako croise essentiellement des personnages animaliers : une chatte, un crabe, un chien, un cochon, etc. Il fait de Tabako le bougon, un homme petit, légèrement rondouillard et aux lunettes teintées. Comme dans un manga, il y a pas mal d’action. Le scénario se révèle d’une certaine finesse car, intercalés entre les chapitres, on trouve des flashbacks dans un noir et vert pâle qui permet de mieux comprendre les tenants et aboutissants de l’ensemble, au fil de révélations savamment distillées. La grande lisibilité du dessin (au trait bien affirmé et très expressif, qui fait la part belle à certains détails, mais sans surenchère) fait que l’album se lit facilement et rapidement. Attention quand même de rester attentif, car de nombreux détails significatifs n’apparaissent que fugitivement. Bref, le scénario serait quasiment parfait s’il ne se laissait pas aller à quelques facilités sous la forme de hasards qui s’enchainent trop facilement. On l’accepte aisément car l’ensemble est vraiment bien pensé. D’ailleurs, dès la première planche, un détail retient l’attention, avec une exclamation sur la dernière case dont on comprend page suivante qu’il faut l’attribuer à un personnage qu’on ne voit qu’à ce moment-là. Ohm utilise donc au passage un équivalent du hors champ en vocabulaire cinématographique. Ce clin d’œil au cinéma donne le ton. D’autre part, les pages de son album sont non numérotées (comme dans un manga) mais à faire défiler dans le sens de lecture classique à l’occidentale. Judicieusement, pour ce format moyen, il privilégie trois bandes par planche, tout en se laissant une grande liberté de ce côté selon son inspiration. On remarque au passage qu’il ponctue les scènes d’action et certains sons par des idéogrammes, comme dans un manga. Et il ne néglige pas, à l’occasion, quelques touches d’humour. A noter cependant la regrettable absence de lexique en fin d’album, car si on devine qu’irasshaimase signifie bienvenue et qu’oyabun signifie chef, il faut par exemple chercher la signification de yakitori (vocabulaire culinaire), ainsi que celle de bōsozoku (clans de motards). Et puis, si l’incursion dans un restaurant pour robots illustre le fait qu’on peut trouver tout et n’importe quoi à Tokyo, ici on va quand même plutôt vers le n’importe quoi, puisqu’on voit des robots attablés devant des assiettes fumantes comme s’ils allaient se goinfrer.

La loi d’Ohm (qui ici n’est pas U = R x I)

Voilà donc un album aussi original que plaisant à lire. Il tourne intelligemment autour du principe affirmant que la perfection n’est pas de ce monde. Tabako en fait la triste expérience. L’auteur lui fait toucher du doigt que la perfection peut valoir des conséquences terribles, idée subtile qui pourrait mériter un développement à caractère philosophique. Alors qu’il est à la recherche de la vérité concernant la mort de sa fille, Tabako finit par comprendre que ce qu’elle a découvert profite à une bande de drôles de yakuzas, ce qui nous vaut une intrigue à multiples ramifications.

Umami, Willy Ohm
Dargaud (collection Cantina) : sorti le 22 mai 2026

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.