Les sentiers d’Anahuac : Origines du Codex de Florence

Pour cet album, le dessinateur-scénariste Jean Dytar a travaillé avec l’historien Romain Bertrand, spécialiste des Grandes Découvertes et de la colonisation européenne. Il est question ici de la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols et surtout de ses conséquences.

Ici l’histoire commence (1539) alors que l’actuel Mexique est d’ores et déjà sous domination espagnole, au point que de nombreuses communautés religieuses y sont implantées. Ainsi, après avoir été baptisé Antonio Valeriano, le personnage principal, un jeune Nahua, se retrouve assez rapidement à étudier au Collège de la Sainte Croix (sur l’emplacement de l’actuelle ville de Mexico), sur proposition du padre Bernardino de Sahagún, missionnaire franciscain. La conquête du Mexique par Cortez et ses hommes est donc déjà actée (l’album y revient néanmoins, sans chercher à l’édulcorer). Ce passé proche donne néanmoins déjà à réfléchir. Ce qui saute aux yeux, c’est que les Espagnols se comportent comme s’ils détenaient la vérité religieuse absolue. Aucune ambiguïté sur leur mission sur place : ils viennent évangéliser les populations. Leur justification qu’ils ne remettront jamais en question, c’est que les Aztèques se comportent en barbares lorsqu’ils pratiquent des sacrifices humains à leurs dieux. Pouvoir et religion sont donc étroitement imbriqués.

Premières observations

Le dessin caractérise Antonio Valeriano, natif du pays, par sa peau cuivrée. Ensuite, il faut savoir que lui comme le padre Sahagún qui apparaissent comme les personnages centraux de l’album appartiennent à l’Histoire en tant que personnes réelles. L’éclairage historique de Romain Bertrand s’avère fondamental. Le dossier de fin d’album le précise sur bien des points, le scénario tient compte de ce qu’on sait de cette période historique. Ainsi de nombreux détails intégrés au scénario correspondent à la réalité de cette époque précise. D’autre part, le dessin de Jean Dytar tient compte de cette confrontation de deux cultures, avec en particulier un noir et blanc très épuré pour les Espagnols (intégrant la technique des hachures pour donner l’impression de relief) et un dessin très coloré dans le plus pur style aztèque, riche en détails et en deux dimensions pour toute la culture autochtone. L’illustration de couverture en est un exemple particulièrement représentatif, avec la frêle silhouette d’Antonio (individu un peu dépassé par les enjeux de pouvoirs) dont l’apparence fait sentir qu’il se trouve partagé entre deux cultures, ce qui est quasiment l’objet principal de l’album.


Un dilemme

L’album retrace donc la vie d’Antonio à partir du moment où il fait la connaissance du padre Sahagún. Étant donné que les origines d’Antonio restent inconnues, ce début joue la carte de la logique, puisque les chrétiens s’attachaient non seulement à convertir, mais baptisaient les jeunes enfants et enseignaient ce qu’ils appelaient la vraie foi à ceux qu’ils enrôlaient dans leurs écoles. Il faut dire que les Espagnols se comportaient de manière générale en maîtres du pays, jetant au bûcher ceux qui persistaient à se comporter selon la tradition de leur pays avec les sacrifices humains. Ce que les Espagnols ne voulaient pas entendre, c’est d’où venaient les croyances aztèques. La vie d’Antonio est donc consacrée à l’étude et l’album fait bien sentir que l’éducation façonne les croyances. Mais l’album fait également sentir qu’on ne modifie pas les croyances d’un peuple en profondeur en l’espace d’une génération. Et même si, par la force des choses, les locaux adoptent des pratiques venues du monde chrétien, ils n’en oublient pas pour autant leurs origines ainsi que leurs croyances et pratiques ancestrales. On observe ainsi quelque chose de caractéristique, avec les locaux qui se soumettent aux Espagnols tout en gardant leurs opinions issues de leur culture propre. Cette résistance passive, c’est quelque chose de très naturel qui s’observe partout dans le monde dès qu’un peuple cherche à en asservir un autre.

L’œuvre d’une vie

Enfin, l’album est centré sur ce qu’on pourrait désigner par le grand œuvre du padre Sahagún. Constatant cette résistance passive, il décide que pour en venir à bout, il devient crucial de connaître aussi parfaitement que possible toutes les composantes de la culture locale, des coutumes simples aux pratiques religieuses. Bien entendu, cela comporte le risque de s’approcher de ce que les chrétiens considèrent comme le mal. Sahagún considère que ce sera l’occasion de mettre la foi de ceux qui s’attelleront à la tâche à l’épreuve. Antonio fera partie de l’équipe de ceux qui y travaillent sous la direction du padre. Tout ceci correspond à la vérité historique et ce travail nous est parvenu (après bien des vicissitudes) sous la forme de ce qu’on désigne sous le nom de Codex de Florence, un document inestimable qui constitue la mémoire de cette culture.

Somptueuse réussite 

Avec cet album épais (160 pages) au format carré original qui rend justice à son aspect iconographique, Jean Dytar confirme son intérêt pour l’Histoire. Il nous immerge dans une période et une région trop méconnue et de manière aussi crédible que passionnante. Le parcours de ses deux personnages principaux illustre les thèmes fondamentaux que sont le pouvoir, les croyances religieuses (et comment ils s’établissent), les liens familiaux et leur influence sur les individus, le travail et la confrontation des civilisations. Et si l’ensemble est particulièrement séduisant, c’est par sa remarquable réussite graphique qui s’accorde parfaitement avec la teneur de l’album et met en scène avec une originalité jamais mise en défaut (et jamais gratuite non plus) les personnages, les lieux et leur histoire (le dossier en fin d’album apportant des précisions fondamentales). Les seuls points qui rebutent légèrement sont les noms mexicains (personnages, lieux, divinités) compliqués à lire correctement et l’usage d’expressions espagnoles incongrues dans un texte français, même si on peut considérer qu’elles témoignent de l’écartèlement de certains personnages entre deux cultures.

Les sentiers d’Anahuac – Jean Dytar (scénario, dessin et couleur) – Romain Bertrand (scénario)
La Découverte – Delcourt : sorti le 8 octobre 2025

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.