Cannes 2026 : La Détention, dans l’antichambre de la prison

Après avoir fait l’état des lieux et des consciences dans un pénitencier corse hors norme, Guillaume Massart investit cette l’École nationale d’administration pénitentiaire (ÉNAP) d’Agen. Un quasi huis clos aux côtés des futurs agents de l’État, qui tentent de se forger une autorité face aux contradictions d’un métier les plaçant dans une zone grise éthique, déontologique et juridique permanente. La Détention collecte de précieux témoignages sur une institution en proie à une violence diffuse, à l’épuisement et à une incertitude qui résonne au-delà du plan final.

Loin du dispositif singulier du centre de détention de Casabianda-Aléria, où le ciel, les arbres et la mer constituaient le décor carcéral de La Liberté, le cinéaste revient aux établissements de béton, avec portes blindées et barreaux sectionnant chaque aile dans un but précis : faire régner l’ordre. Tout partait d’un sentiment d’incompréhension face à la froideur des surveillants qui avait hanté Massart lors de son premier long-métrage : « On ne peut pas vous faire confiance. Notre métier, c’est d’être méfiants. » En gardant précieusement ces mots comme piste de réflexion, il dévie logiquement sa caméra des détenus vers celles et ceux qui cohabitent avec eux, de l’autre côté de la cellule. La Détention ne nous emmènera pourtant jamais sur le terrain et propose un angle peut-être plus vertigineux encore, au sein d’un groupe de cadets qui ont tout à apprendre, parfois à leurs dépens.

On pourrait croire que le film documente de manière orientée les valeurs du métier. Mais la majorité des échanges avec les formateurs sont authentiques, portés par une pédagogie fondée sur l’écoute et le recul. Car il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des portes, de remplir des comptes-rendus d’incident ou d’errer dans les coursives. Il s’agit de gérer des crises, avec les détenus comme avec ses propres collègues, et de faire face à un doute omniprésent qui ne ressemble en rien à une vocation première. Il y a là une réflexion sur l’enfermement qui n’est pas sans évoquer Borgo, où la frontière est mince entre les geôliers et les prisonniers. En restant à hauteur des cadets, Massart accompagne leur formation dans des situations qui n’obéissent à aucune loi inflexible, où le vocabulaire se complexifie et s’uniformise, jusqu’à atteindre l’excellence du compte-rendu factuel, sans âme. On leur apprend à ne pas interpréter, seulement à observer. Ce qui est théoriquement viable sur le papier, mais entre en contradiction directe avec l’enseignement au corps à corps sur le tatami, où la légitime défense est justement une affaire de subtilité et d’interprétation.

L’école du réel

Le montage de Théophile Gay-Mazas épouse cette logique de cours magistraux. Les séquences s’enchaînent, ponctuées de coupures nettes et d’écrans noirs qui offrent au spectateur le temps d’entendre l’écho de la scène précédente et d’en assimiler l’essentiel avant que la suivante commence. Un rythme qui mime la cadence de la formation elle-même, telle cette succession d’apprentissages qui s’accumulent sans que rien ne soit vraiment digéré. Pour autant, chacune de ces étapes a pour but de préparer les cadets à la violence du réel, à prévenir le choc carcéral.

Hommes et femmes de tout âge sont soumis au même traitement. Mais derrière les uniformes se cache une sensibilité qu’ils doivent partiellement effacer pour être autonomes et « efficaces ». Les formateurs ne dissimulent pas la réalité du milieu carcéral : surpopulation croissante, burn-out, corruption consentie à plusieurs niveaux. Et c’est à travers la parole spontanée, qui se libère progressivement chez les cadets au retour de stage, que le fossé se creuse. Loin de la théorie inculquée avec énergie et assurance, ils se retrouvent face à une cruelle désillusion. La frustration est réelle, car rien ne pouvait vraiment les préparer face aux imprévus, qu’ils doivent gérer avec une « autorité respectueuse », sans débordement émotionnel susceptible d’alimenter des tensions, avec les détenus autant qu’avec les collègues. Peuvent-ils seulement améliorer les conditions de détention pour tous ? Beaucoup le déplorent, les formateurs les premiers.

Des sourires qui s’effacent

Sans nommer qui que ce soit, c’est à travers le regard des aspirants, souvent sans filtre, que se révèle le drame d’un métier ingrat à la charge mentale écrasante. On le lit sur les visages résignés, dans les sourires qui s’effacent peu à peu. Des apprentis sont bientôt livrés à eux-mêmes dans un enclos où ils alterneront les rôles de bourreau et de victime. Massart filme tout cela avec discrétion et nuance, en confrontant les bonnes intentions et les cadres de l’institution jusqu’à ce que tout s’effrite.

La dernière séquence, qui devrait être un instant de consécration, laisse un goût amer en révélant encore des imperfections. C’est là aussi que le documentaire interroge ces nouvelles recrues, dont l’œil neuf et parfois idéaliste se heurte à une machine trop imposante pour en changer les rouages. La Détention déconstruit ainsi les procédures kafkaïennes d’une bureaucratie empêchant les surveillants de mener à bien un métier qui prétend tenir compte de l’humain, mais avec une distance mécanique qui pourrait forger les mêmes agents qui avaient inspiré au réalisateur ce portrait.

On pourrait également regretter que certaines pistes soient reléguées au silence, notamment une affaire de menace de mort sans résolution. Mais c’est peut-être aussi cela, la vérité du système : certaines portes s’ouvrent, d’autres restent définitivement fermées. La Détention, elle, préfère les laisser entrebâillées.

Retrouvez également nos échanges avec le réalisateur Guillaume Massart.

Ce film est présenté à l’ACID au Festival de Cannes 2026.

Retrouvez également notre entretien avec le réalisateur Guillaume Massart.

La Détention – fiche technique

Titre international : Detention
Réalisation : Guillaume Massart
Écriture : Simon Kansara, Guillaume Massart
Photographie : Guillaume Massart
Son : Pierre Bompy
Montage : Théophile Gay-Mazas
Producteurs : Céline Loiseau, Pierre Bompy
Société de production : TS Productions
Coproduction : Triptyque Films
Pays de production : États-Unis
Durée : 2h12
Genre : Documentaire

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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