« Colette » : la liberté en héritage

Avec Colette, publié aux éditions Delcourt, Séverine Vidal et Kim Consigny s’attaquent à une figure littéraire dont la légende menace parfois d’éclipser la complexité. Leur biographie graphique, particulièrement dense, restitue une trajectoire faite de contradictions, d’élans et de fractures. Une vie qui, à force de refuser les cadres, finit par se perdre.

Il y a chez Colette quelque chose d’irréductible. Une manière de dire « je » avant même d’en avoir le droit. La bande dessinée biographique de Séverine Vidal et Kim Consigny l’expose en clerc, et la met en tension avec son époque.

Tout commence loin des salons parisiens, dans une enfance déjà marquée par l’écart à la norme. Sa mère, une femme libre dans un village qui ne le pardonne pas, lui transmet une leçon fondatrice : vivre sans céder. Gabrielle apprend à lire très tôt, elle dévore Kipling, avant de s’éprendre de Balzac. Elle observe, elle absorbe, elle se construit dans une forme de solitude lettrée. Cela transparaît notamment dans une séquence se déroulant à l’école : Colette ne partage pas les mêmes désirs que ses camarades de classe, elle est déjà en avance, ailleurs, dans une dimension plus mature et fondamentalement littéraire.

La planche évoquant Bel-Gazou, sa propre fille, agit en miroir de cette jeunesse indocile. « Elle était abominable d’indépendance. Déchaînée, à courir partout… » Pis : « Les péchés lui fleurissaient sur les joues ! » Ce jugement porté sur l’enfant résonne comme un écho de ce que Colette fut : une liberté précoce, instinctive, incontrôlable. Mais une liberté que cette même Colette ne comprend pas.

Revenons cependant quelques années en arrière. Très tôt, la vie se cabre. La famille Colette s’endette, chute, s’expose aux moqueries. Le père échoue en politique. On vend tout, on part, on recommence. Le mariage avec Henry Gauthier-Villars, loin de stabiliser les choses, fait de Gabrielle un objet d’étude. Dans la bourgeoisie, elle intrigue et détonne. Elle est observée comme une anomalie. Trompée, fragilisée, elle traverse une dépression, mais c’est paradoxalement là que s’ouvre la voie de l’écriture.

Poussée par Willy, elle publie. Le succès est immédiat, et massif. Mais déjà, le ver est dans le fruit : cette voix féminine, libre et sensuelle, dérange. Elle ne demande pas la permission de s’exprimer. Elle est hors cadre. Encore en avance sur son temps. La bande dessinée insiste évidemment sur ce point : Colette ne provoque pas pour choquer, elle vit simplement selon ses propres règles. Ce qui, à l’époque, revient au même.

Les planches consacrées à sa vie intime et artistique dessinent une femme qui explore sans détour : relations amoureuses multiples, expériences homosexuelles, goût du théâtre et du corps exposé. Sur scène, la liberté devient visible, et donc d’autant plus insupportable pour une partie du public.

« Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux sourire à tous les visages aimables et m’écarter des gens laids… Je veux chérir qui m’aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde : mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté ! » Tout est là. Une exigence vitale. Le corps comme territoire, la scène comme espace d’affirmation.

Le scandale, dès lors, ne cesse de se déplacer : de la page à la scène, de la scène à la vie. Il devient une constante, presque un compagnon de route. Mais la liberté a un coût. Les conflits autour des droits de Claudine, désormais propriété des éditeurs, marquent une rupture profonde avec Willy. Colette découvre l’envers d’un succès qu’elle ne maîtrise pas. Plus intime encore est la relation à sa mère. La bande dessinée n’élude rien : l’éloignement, l’absence, l’impossibilité de répondre à l’appel d’une femme mourante. 

Colette a été une femme libre. Elle a surtout été une femme qui a payé le prix de cette liberté – et qui, malgré tout, n’y a jamais renoncé. Séverine Vidal et Kim Consigny en narrent les aventures humaines et éditoriales, en traduisent les conséquences et nous montrent une personnalité entière, bien que parfois en contradiction avec elle-même. Comme pour George Sand, fille du siècle, leur précédent travail en commun, elles le font dans un noir et blanc travaillé, riche en détails et généreux en anecdotes. 

Colette, Séverine Vidal et Kim Consigny
Delcourt, 9 avril 2026, 240 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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