Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc : une hypothèse

Avec cet album, les auteurs revisitent le procès de Jeanne d’Arc. Ils s’intéressent plus particulièrement à l’évêque Cauchon qui, le dirigeant, entra dans l’Histoire comme le responsable de la fin atroce de la pucelle d’Orléans. Mais ils ne se contentent pas de mettre en scène ce qu’on sait de ce procès, puisqu’ils travaillent sur une étonnante hypothèse : et si Cauchon avait tenté, in-extremis, de sauver la future icône de l’histoire de France ?

A l’époque, il était question du procès du siècle. Aujourd’hui on pourrait le qualifier de procès du millénaire, puisque Jeanne d’Arc fait désormais partie des figures légendaires de l’Histoire de notre pays, au point que certains tentent de se l’approprier. Il est vrai que son action a fortement contribué à sauver la France de l’époque, menacée de morcellement et pourquoi pas à terme de dissolution dans un ensemble comprenant l’Angleterre et la France. En effet, pendant la guerre de Cent Ans les Anglais dominaient une bonne partie du pays (Rouen, capitale du duché de Normandie était alors une possession anglaise). Jeanne apparut sur le devant de la scène de façon quasiment miraculeuse pour galvaniser les troupes afin de lever le siège d’Orléans et mener le Dauphin à Reims pour qu’il soit couronné roi de France sous le nom de Charles VII. Au début du présent album, Cauchon et les Anglais ne le savent pas encore, mais la fin de cette guerre de Cent Ans approche et à la domination anglaise sur le royaume ne pourra pas se maintenir. Le camp anglais se réjouit que Jeanne d’Arc ait été capturée non loin de Compiègne (ancien évêché de Cauchon). Dans un premier temps, elle est détenue par le comte Jean de Luxembourg.

Les témoins

L’album met donc Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, au centre de l’intrigue, ce qui a le mérite d’apporter un éclairage particulier, puisque les auteurs s’attachent à explorer les relations qu’il entretient avec de nombreux personnages, dont sa mère qui l’influence fortement, les Anglais et leurs alliés, ainsi que tous ceux qui constitueront le jury chargé d’instruire le procès (en sorcellerie, puis pour hérésie) de Jeanne. De plus, le narrateur est son assistant, le jeune moine Isembar. Tous ces personnages appartiennent à l’Histoire. D’autre part, on conserve les minutes du procès de Jeanne. La marge de manœuvre des auteurs s’avère donc particulièrement étroite, puisqu’ils cherchent à respecter les faits historiques tout en apportant des éléments à leur audacieuse hypothèse.

Un face à face pour l’Histoire

Ici, Cauchon apparaît comme un personnage de forte stature (bien mise en valeur sur plusieurs dessins de grande taille) qui joue de son apparence physique et de son habit d’évêque pour impressionner. Né à Reims (ville qu’il quitte la veille du sacre de Charles VII), il a fait de solides études et acquis une belle réputation de négociateur. Il a toujours su choisir son camp au fil des nombreuses intrigues, trahisons, assassinats, etc. N’oublions pas qu’au Moyen-Age, la carrière ecclésiastique fait partie de celles embrassée par les ambitieux. Quelle est celle de Cauchon ? Difficile à dire précisément, même si les auteurs font de lui quelqu’un qui se vante d’être l’homme le mieux informé du royaume, un homme intelligent qui n’hésite pas à manœuvrer en pensant à ses intérêts. Il voit certainement dans la situation la possibilité d’asseoir sa position vis-à-vis des Anglais, car la renommée de Jeanne d’Arc est telle qu’elle fait peur. Pourtant, son action n’a pas duré bien longtemps. On voit néanmoins émerger un thème aussi éternel que moderne : celui de l’homme qui cherche à établir sa réputation au détriment de quelqu’un d’autre. Ce qu’il n’imagine pas vraiment, c’est que face à Jeanne, il va se trouver confronté non à une jeune bergère naïve et inculte, mais à une jeune fille sûre de ce qu’elle défend. Forte de son parcours et des victoires obtenues, elle considère que ses voix la guident imperturbablement sur le chemin de la vérité. D’après ses dires, elle entendrait Sainte Marguerite, Saint Michel et Sainte Catherine. Leurs indications sont suffisamment précises pour qu’elle ait pu convaincre tous ceux qu’elle a rencontrés avant de se trouver face au Dauphin et de mener ses troupes de victoire en victoire. Sa foi est inébranlable. Et si elle reste vêtue en homme, cheveux courts, c’est parce que cela lui permet de combattre dans les meilleures conditions. Visiblement, elle n’est jamais sortie de ce rôle depuis son départ de Domrémy. Alors, quand Cauchon la provoque, elle montre une assurance étonnante.

Comment Jeanne devint Sainte

Le procès occupe donc l’essentiel du scénario. Dans ces conditions, la tentative de Cauchon pour sauver Jeanne du bûcher ne pouvait que devenir presque anecdotique. Elle arrive tardivement et ne convainc pas vraiment puisqu’on la sait vouée à l’échec. Ainsi, bien que Cauchon soit le personnage central de l’album, Jeanne reste la figure qui illumine l’histoire. Outre le calvaire qu’elle a subi (qui contribue largement à sa légende), sa force de conviction la rend inimitable. L’histoire a tellement inspiré (140 films et des milliers de livres et BD, comme l’indique David Glomot (agrégé, docteur en histoire médiévale) dans le dossier historique qui complète l’album, que tout un chacun a son image de Jeanne d’Arc en tête. Sans elle, rien de tout cela n’existerait. Et, comme elle le dit à Cauchon dans leur dernier face à face « Évêque, aujourd’hui je meurs par vous… Et par vous… à tout jamais… je vivrai. » Ce dialogue conclue magnifiquement le scénario cosigné Xavier Dorison et Louis-David Delahaye. Il justifie que, depuis le bûcher, l’un est haï et l’autre vénérée.

Du 23 mai 1430 au 30 mai 1431

Alors, même si l’album ne marquera probablement pas pour la thèse qu’il cherche à illustrer, il constitue une magnifique réussite en nous restituant l’atmosphère du moment de manière parfaitement crédible, avec les relations entre les différents personnages, une mise en scène de qualité qui intègre quelques détails qui impressionnent autant que le travail de Joël Parnotte (dessin et couleurs). Les lieux, les personnages, les situations sont tellement convaincants qu’on reste captivé d’un bout à l’autre d’un album (143 planches pour 7 chapitres et un dossier historique de 8 pages) qui va de l’arrestation à Compiègne au bûcher à Rouen.

Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc – Xavier Dorison et Louis David Delahaye (scénario) ; Joël Parnotte (dessin et couleurs)
Dargaud : sorti le 24 avril 2026
Note des lecteurs15 Notes
4

Festival

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