Dans ce nouvel opus paru aux éditions Fluide Glacial, Boucq envoie le divin au contrôle fiscal et la foi au crash-test burlesque. Résultat : une comédie qui tourne en rond – littéralement – et qui, à force d’absurde, pousse ses effets à leur firmament.
Boucq n’a finalement qu’un objectif : faire dérailler le réel en le laissant filer jusqu’à son point de rupture. Ce troisième tome de la série « Le Petit Pape Pie 3,14 » pousse cette logique à son paroxysme : ici, le ciel envoie des contrôleurs fiscaux, Saint-Pierre gère les flux douteux menant au Paradis et les dîmes sont indexées à la bienfaisance.
Le point de départ contient en germe toute l’idée de l’album : dans les jardins du Vatican, le pape miniature et son cerbère Gontrand devisent mollement lorsque le ciel leur tombe dessus, au sens strict. L’ange qui surgit n’a toutefois rien du messager éthéré : tête de comptable, verbe calibré, menace de redressement à peine voilée. Il promet de repasser pour une inspection en bonne et due forme.
Boucq excelle dans l’art de la réplique qui fuse et claque. Les dialogues s’enchaînent et embarquent le lecteur dans une mécanique comique sans frein, par ailleurs nourrie d’une absurdité de situation : un rond-point sans sortie, une autoroute interdite dans les deux sens, deux villes que tout oppose et qui se détestent cordialement.
Car le cœur de l’album est bien là, dans cette excursion vers Saint-Connard-le-Vieux et Ville-Neuve de Saint-Connard. Boucq y déploie une galerie de situations qui tiennent du rêve fiévreux : forces de l’ordre en « air-moto », urbanisme circulaire poussé jusqu’à l’absurde, pseudo-sciences peuplées de « zavatars » et autres chimères technologiques. Le réel contemporain est passé à la moulinette d’une satire joyeusement féroce.
St Connard, rayé des listes de Saints, vaut à lui seul le détour. « Il est devenu copain d’école avec le petit Jésus ; ils faisaient tous les jours la route ensemble en se faisant de bonnes blagues… Jésus était très bon élève, vous savez, il n’hésitait pas à lui faire ses devoirs en échange de cartes Pokémon ou de scoubidous… Ces deux-là étaient inséparables, ils étaient comme cul et chemise, si je peux dire… C’est Jésus qui lui apprenait à faire des miracles. On le voit ici en train de lui apprendre à séparer les eaux d’un petit étang en deux, pour pouvoir traverser sans mouiller leurs sandalettes… Ici, on le voit transformer une amphore de vin en Coca-Cola pour boire avec leur goûter… » Et puis : « « Il a eu aussi quelques disciples qui ont laissé une trace, comme saint Hilare, saint Frusquin, saint Crétisme… »
Graphiquement, Boucq adopte un trait souple qui épouse toutes les contorsions de son univers. Il donne un bel écrin à ce troisième volet du Petit Pape Pie 3,14, notamment en façonnant cette ville sens dessus dessous qui semble résister aux lois de la physique. À force d’absurde, de trouvailles et de saillies, il pourrait désarmer même les plus frileux. C’est déjanté, oui, mais maîtrisé, presque liturgique dans la répétition du non-sens.
Une messe en roue libre. Et nous, on y communie sans discuter.
Le Petit Pape Pie 3,14 : Bienvenue à St Connard, Boucq
Fluide Glacial, 8 avril 2026, 56 pages