Avec L’Élu, Fulvio Risuleo et Antonio Pronostico signent un roman graphique à la fois satirique, inquiétant et mélancolique, où un jeune poète, repéré dans un obscur festival littéraire, se retrouve happé par une organisation opaque qui transforme son écriture manuscrite en instrument d’emprise. Un livre très singulier, dont la singularité graphique n’adoucit jamais le malaise.
Un poète autoédité tient un stand de festival dans l’indifférence quasi générale. Puis deux hommes en costume s’arrêtent, regardent ses textes, semblent le remarquer. À partir de là, L’Élu va basculer vers une étrange fable de bureau, où la reconnaissance prend vite la forme d’une captivité. Le héros entre dans un monde inconnu, fortement hiérarchisé, avec ses codes, ses signes et ses rituels, dominé par la figure obscure d’un “Maître”, autorité invisible, à la fois gourou, patron et présence distante.
La grande idée du roman graphique est là : un malaise diffus, car ce n’est pas seulement le poète qu’on recrute, c’est sa main. Son écriture manuscrite devient une valeur. On l’admire et on l’exploite. Il y a une certaine cérémonie autour d’elle. L’Élu raconte très bien comment une singularité peut être repérée, puis retournée par une machine de pouvoir. Une machine d’autant plus implacable qu’elle reste très largement ignorée, autant par le personnage que par le lecteur – les informations leur parvenant au compte-gouttes.
Cette logique se retrouve dans la forme même de l’album. Les dialogues et les cartouches reviennent régulièrement sous forme manuscrite, retravaillés, raturés, retranscrits à la main. Ce procédé donne au récit une seconde vie, plus nerveuse, plus fragile, comme si le texte refusait de se fixer. Ces répétitions créent un effet d’obsession, de rumination intérieure, et rappellent que tout, ici, part de l’écriture et y revient.
Graphiquement, Antonio Pronostico impose une stylisation au moyen d’aplats mats, de silhouettes découpées, parfois très géométriques. On pense par moments à du Kafka dessiné, avec cette étrangeté clinique de thriller d’entreprise ou une forme de rêve éveillé. Il y a aussi quelque chose qui tient de la paranoïa : notre héros ne sait pas pourquoi il est là, il a peu de liens avec ses collègues et il ignore pourquoi tout semble suspendu au grand « Maître ».
Plus le personnage est reconnu comme « l’élu », plus il semble se dérober à lui-même. Les collègues le regardent autrement, les signes circulent, les codes se multiplient, et le prestige tourne au vertige. Sous son élégance visuelle, le livre raconte aussi une dépossession, voire une manipulation. Mais pour en comprendre les tenants et aboutissants (pour le coup un peu décevants), il faudra lire l’ouvrage jusqu’au bout.
Derrière la satire manifeste du milieu littéraire et de la vie de bureau, L’Élu se montre vénéneux sur l’humain lui-même, capable d’accepter un poste sans même savoir en quoi il consiste, prompt à tromper, à fétichiser, à cannibaliser. L’œuvre apparaît doublement habitée : par une idée très forte de la forme, et par une vraie inquiétude morale, palpable de bout en bout.
L’Élu, Fulvio Risuleo et Antonio Pronostico
Steinkis/Aux confins, 19 mars 2026, 112 pages