Dans cette réédition augmentée de Jinx proposée par les éditions Delcourt, Brian Michael Bendis fait ses armes. Sous couvert d’une chasse au magot, c’est une guerre intime et existentielle qui se joue.
Jinx pulse au rythme des armes mais aussi de tirades qui, mises bout à bout, caractérisent finement ses trois principaux protagonistes. Œuvre de jeunesse de Brian Michael Bendis, publiée loin des grandes machines éditoriales, ce polar fleuve de près de 400 pages ressemble moins à une traque criminelle qu’à une autopsie du langage.
Le point de départ est presque classique : un magot mafieux, deux petites frappes peu conciliables – Goldfish et Columbia – et Jinx, chasseuse de primes fatiguée, happée dans leur sillage. Sur le papier, l’affaire pourrait tenir en un récit bref aussi nerveux qu’aride. Mais Brian Michael Bendis opte plutôt pour l’étirement, la saturation, la parole comme matière première.
Ses personnages s’expliquent, se livrent, se justifient. Ils parlent surtout pour retarder l’instant où il faudra agir. « Je… c’est pas moi, c’est tout. C’est pas mon truc. Alors je refuse, tu vois ? Je refuse. » Dans ce bégaiement se concentre toute l’ambiguïté morale du livre : la conscience de la faute, la tentation du passage à l’acte, le besoin de tourner la page.
La relation entre Jinx et Goldfish s’inscrit dans cette veine. Ils rêvent d’un ailleurs, d’une échappée hors des bas-fonds, mais restent prisonniers de leurs réflexes. L’argent devient presque un MacGuffin, une force motrice pour des êtres piégés désireux de renouveau.
Visuellement, le noir et blanc, crépusculaire, impose d’emblée son atmosphère. Les bulles se superposent, envahissent la page. Le présent se distingue d’un passé grisâtre et légèrement flou – procédé simple mais efficace pour guider le lecteur dans les nombreux flashbacks et sous-histoires.
Cependant, Jinx n’est pas sans faiblesse conceptuelle. La densité de ses dialogues, qui constitue une force, devient paradoxalement son talon d’Achille. Certes, les personnages ont du relief. Mais certaines séquences semblent digressives, voire interminables. Le découpage dilate une intrigue qui, résumée mentalement, paraît étonnamment ténue. Quant à l’esthétique brute et contrastée, elle frôle parfois le roman-photo stylisé, au risque de l’illisibilité.
On retiendra donc surtout que Jinx montre des individus qui espèrent s’offrir une nouvelle vie, alors qu’ils ne savent déjà que trop bien qui ils sont et dans quoi ils mettent les pieds.
Cette réédition, enrichie de dessins et d’entretiens, éclaire les intentions de l’auteur et ses mécanismes d’écriture. Imparfait, probablement trop long, parfois même frustrant, Jinx n’en demeure pas moins fascinant. En (re)découvrir la teneur aujourd’hui, dans cette belle édition à couverture souple, demeure un plaisir.
Jinx, Brian Michael Bendis
Delcourt, 26 février 2026, 410 pages