« L’Embrasement » : la logique de la cascade

Le 7 octobre 2023, l’attaque du Hamas contre Israël, puis la réaction belliqueuse qui s’en est suivie, ont agi comme un torrent dévalant un siècle d’histoire accumulée. Avec L’Embrasement, adaptation du livre de Michel Goya par Florent Calvez aux éditions Delcourt, la bande dessinée en produit la coupe géologique : elle observe attentivement la pente, les strates et les failles d’un conflit complexe aux multiples ramifications. 

Le 7 octobre 2023, à l’aube, des commandos du Hamas frappent Israël avec une violence sidérante. L’onde de choc est immédiate et mondiale. Mais pour Florent Calvez et Michel Goya, cet effondrement n’est pas une surprise venue de nulle part : c’est l’aboutissement d’une pente glissante dont les premiers effets se sont fait sentir au début du XXe siècle, voire plus tôt encore. L’Embrasement permet de remonter le cours du torrent. Car une cascade ne naît jamais en bas ; elle commence loin, parfois dans des nappes invisibles.

Le récit repart donc de la fin du XIXᵉ siècle, lorsque Theodor Herzl, bouleversé par l’affaire Dreyfus, formule dans L’État des Juifs l’idée d’un refuge national pour les Juifs d’Europe. Ce geste théorique enclenche un mouvement historique dont la Palestine ottomane sera le théâtre. Mandat britannique après 1918, migrations juives, tensions croissantes avec les populations arabes, naissance d’Israël en 1948, exodes, guerres régionales : chaque étape ajoute un degré à la pente, déjà critique.

La Nakba. 1967. 1973. Le Hezbollah. Les intifadas. Les accords d’Oslo et leurs promesses érodées. La colonisation, les checkpoints, le morcellement du territoire palestinien. Mais surtout Gaza, cette enclave sous pression permanente. À mesure que les décennies s’accumulent, l’eau du torrent gagne en vitesse. Le ressentiment, des deux côtés, devient sa force motrice. Le conflit emporte toute une région dans son sillage.

Ancien colonel et analyste militaire, Michel Goya intervient dans l’album avec de longues explications, parfois arides pour le profane, mais qui ont le mérite de verbaliser les logiques guerrières : organisation du Hamas, branches armées, stratégie israélienne, rôle des pays arabes, effets psychologiques sur les soldats, engrenages politiques, etc. Il participe à la mise en perspective du conflit et de ses enjeux. 

La forme choisie par Florent Calvez est d’une rigueur presque ascétique. Pas de personnages fictifs pour guider la lecture, ni de dramatisation artificielle. Le texte, souvent placé en haut de case, est dense et explicatif. Le dessin, lui, soutient l’ensemble sans surenchère. Palette restreinte, visages réalistes, foules saisies dans leur tension compacte, rues où soldats et passants se frôlent, paysages dévastés par les bombardements : tout concourt à maintenir une fibre documentaire, à visée essentiellement pédagogique.

Publié par les éditions Delcourt, qui s’est imposé ces dernières années comme un acteur solide de la bande dessinée documentaire, L’Embrasement s’inscrit dans une lignée d’ouvrages exigeants, soucieux de comprendre le présent par l’épaisseur du passé. Il s’agit en l’espèce d’expliquer la guerre entre Israël et le Hamas, chose qui ne consiste pas à commenter l’ultime frappe ou le dernier cessez-le-feu mais plutôt d’accepter la profondeur du gouffre… L’Embrasement ne prétend pas offrir une issue. Beaucoup s’y sont cassé les dents. Il montre la chute, patiente et malheureusement inexorable.

L’Embrasement, Florent Calvez et Michel Goya
Delcourt, 19 février 2026, 134 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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