« Les Âges d’or de Picsou » : cupide mais attachant

Avec son chapeau haut-de-forme, son pas nerveux et son obsession pour l’argent, Picsou occupe une place de choix dans la galaxie Disney. Archétype de l’avare, mais aussi de l’entrepreneur visionnaire et du patriarche à l’affection pudique, il constitue un point d’entrée idoine pour quiconque aimerait revisiter les récits emblématiques de la maison aux grandes oreilles. Avec Les Âges d’or de Picsou, les éditions Glénat proposent un retour aux sources, où l’on retrouve, intacte, la saveur des premières grandes comédies dessinées des maîtres Disney.

Ce premier volume, qui assemble Carl Barks, Romano Scarpa, Tony Strobl, Daniel Branca et Giorgio Cavazzano, dessine un panorama presque complet des métamorphoses du personnage : son humour, sa colère, sa radinerie attendrissante et son art unique de provoquer un chaos où il devient ensuite le seul à pouvoir remettre de l’ordre.

« Noël sur le Mont Ours » ouvre le recueil comme une pièce de théâtre dont on connaît la morale avant d’en connaître les ressorts : Picsou, fidèle à son goût pour les farces cruelles, invite Donald et ses neveux à passer Noël dans un chalet isolé… uniquement pour tester leur courage. La ruse est presque enfantine : il se déguisera en ours, frappera à la porte, et se réjouira de leur panique. L’ironie barksienne surgit aussitôt : tandis que l’oncle prépare sa farce, de véritables ours s’invitent dans l’histoire. Le stratagème se retourne, les quiproquos s’accumulent et le vieil avare voit son propre piège se refermer sur lui avec une précision presque mécanique. 

Avec « Le Secret du vieux château », Carl Barks délaisse la farce pour une atmosphère d’aventure gothique où Donald tente de renflouer son oncle en mettant la main sur un trésor écossais. Le récit, avant l’heure, porte déjà l’esprit de Scooby-Doo : silhouettes spectrales, illusions scientifiques, faux fantômes et identités usurpées. Dans « Pêche au yacht », Donald et ses neveux, récupérant des déchets marins pour quelques dollars, se retrouvent mêlés à une opération de renflouement dont les enjeux financiers feraient pâlir n’importe quel entrepreneur moderne. Picsou veut récupérer son yacht englouti… sans payer le moindre centime. Donald tente d’imaginer des solutions astucieuses, mais chacune d’elles passe par une entreprise appartenant à l’oncle, qui lui facture précisément ce qu’il espérait gagner. Un piège économique parfait.

« Retour au Klondike » est peut-être la plus belle réussite du volume. Picsou, désorienté par des pertes de mémoire, laisse au début de l’histoire béante la porte de son coffre-fort contenant près de 8000 m³ d’or. Un médecin lui prescrit des pilules à 10 cents pour retrouver la tête… une somme dérisoire que l’avare refuse de payer ! Résultat : il marchera une semaine entière pour économiser quelques sous alors que sa propre compagnie aurait pu l’y conduire gratuitement. Cette faiblesse mémorielle réactive un souvenir ancien : un tas de pépites enterré dans la “rivière de l’agonie blanche”. L’expédition qui s’ensuit réunit Donald, les neveux, un vieil ours croisé en chemin, et les fantômes sentimentaux d’un passé où Goldie apparaît. La fin, inattendue, réintroduit une nuance que Barks maîtrisait à la perfection : l’avare invétéré, si prompt à compter ses pièces, peut se montrer étonnamment généreux, mais seulement lorsqu’il oublie qu’il l’est.

Avec « Le Rapt de Brigitte », Romano Scarpa fait entrer Picsou dans la grande tradition italienne, où la comédie sentimentale se mêle aux complots économiques. Brigitte, éternelle amoureuse, est enlevée : les neveux simulent le kidnapping pour voir si Picsou tient réellement à elle. Pendant ce temps, Jacques Humul, rival fortuné, cherche à s’emparer d’un secret jalousement gardé par Picsou. Mais l’avare n’a d’yeux que pour ses précieuses possessions indiennes, et lorsqu’il apprend qu’il faudra payer 100 dollars pour retrouver Brigitte, il s’interroge sincèrement : pourquoi dépenser autant pour “cette casse-pieds” ? Scarpa orchestre une satire joyeuse du sentimentalisme contrarié.

Après un excellent Strobl, « Le Secret du perroquet » de Daniel Branca renoue avec le récit de chasse au trésor pure, dans une ambiance presque picaresque. Un perroquet crache des chiffres cryptiques, une carte au trésor apparaît, et les brigands affluent comme attirés par l’odeur de l’or. Picsou, bien sûr, veut tout récupérer – et son avarice atteint dès le départ des sommets, lorsque l’héritage obtenu ne correspond pas au montant espéré. L’excès devient un moteur comique. 

Le recueil se clôt sur une mise en abyme savoureuse : « Retour sur le Mont Ours, de Cavazzano », revisite la toute première histoire du volume. Les motifs se répondent, les clins d’œil abondent, et l’ironie se dédouble : ce n’est plus seulement Picsou qui tend un piège, mais la bande dessinée elle-même, consciente de son héritage.

Ce premier tome des Âges d’or de Picsou est un voyage dans la fabrique même du mythe, un parcours à travers les styles et les époques, un laboratoire où l’avarice devient poésie. On y voit Picsou tour à tour cruel, touchant, roublard, naïf ou absurdement pingre. Mais toujours cohérent, toujours lui-même, c’est-à-dire un héros paradoxal, porté par les plus grands artisans de la BD Disney.

Les Âges d’or de Picsou, collectif 
Glénat, novembre 2025, 216 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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