Bérénice Bonhomme dans l’atelier de « Persepolis »

À rebours du mythe romantique de la création solitaire, Bérénice Bonhomme entreprend avec La Fabrique de Persepolis, le film une véritable archéologie de l’œuvre collective. En auscultant les archives, les dessins, les gestes du travail, elle exhume la mémoire matérielle d’un film devenu emblématique. Ce faisant, elle déploie un récit de la création, où la main et la pensée, l’amitié et la méthode, se juxtaposent pour donner corps à l’un des longs métrages d’animation les plus célèbres de son temps.

Voilà un bouquin qui se range parmi les grandes enquêtes d’atelier. Bérénice Bonhomme propose dans La Fabrique de Persepolis, le film bien plus qu’un simple “making of” : elle se penche sur la généalogie de l’acte de création. Elle suit, pas à pas, la naissance du film d’animation de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, depuis le scénario jusqu’au mixage, en passant par les dessins préparatoires, les voix témoins, les décors et la bande-son. Son objet n’est pas le film achevé, mais le film en train de se faire, dans son épaisseur vivante, ses hésitations et ses recommencements.

Il y a d’abord les “débuts”, où l’on voit s’ébaucher le scénario et le dossier graphique – un territoire encore mouvant, où se cherche le ton juste. Chaque plan, chaque annotation devient une empreinte, une trace dans la mécanique du dessin animé. Peu à peu, la structure du livre épouse celle d’un tournage. Après les “débuts” vient la “consolidation”, puis la “préproduction”, la “production”, enfin la “postproduction” et “l’après”. Une progression non pas strictement chronologique, mais organique : l’auteure écrit au rythme du film qu’elle explore, et ce rythme, fait d’allers-retours, d’ajustements et de correspondances, devient sa méthode.

Les parties consacrées aux décors et aux objets constituent à elles seules une plongée fascinante dans la mémoire du trait. On y découvre Marjane Satrapi dessinant tout, ou presque : les tapis, les coffres, les samovars, les bouteilles de vodka, jusqu’aux pâtisseries autrichiennes. Rien n’est laissé au hasard, tout est produit, pensé, référencé à une séquence. Bérénice Bonhomme montre comment le monde de Persepolis est une mosaïque recomposée, un ensemble d’éléments fragmentés que l’artiste s’efforce d’unifier sans en gommer la pluralité. 

Le même attrait traverse le chapitre consacré aux voix. Ici, on passe de la main au souffle, notamment avec les séances d’enregistrement des voix témoins : moments suspendus où les comédiens François Jérosme et Sophie Arthuys prêtent leur timbre à l’univers encore inanimé du film. On apprend que Marjane Satrapi, très présente, guide les acteurs avec une exigence de sincérité : pas de caricature, pas d’effet, seulement la vérité du ton. L’émotion affleure jusque dans les anecdotes : l’enregistrement de la mort de l’oncle Anouche bouleverse l’équipe entière, Marjane Satrapi sort du studio en larmes.

Dans les pages sur le montage, Bérénice Bonhomme analyse le rythme du film comme une forme de respiration intérieure : comment sortir de la “dépression” narrative, comment faire passer le temps, comment redonner du mouvement à la mélancolie. On comprend que chaque choix technique répond à un enjeu affectif. La postproduction se fait pivot de création. Et ainsi, au fil des chapitres, La Fabrique de Persepolis, le film compose une cartographie du travail collectif.

Bérénice Bonhomme fait parler toutes les professions : celle des décorateurs, des animateurs, des techniciens son, des monteurs, des producteurs. Elle montre les complicités, les heurts, mais surtout comment un film se forme dans ces liens humains et artistiques invisibles, comment la collaboration devient matière esthétique.

Par sa richesse documentaire, son écriture limpide et sa sensibilité de chercheuse passionnée par son sujet, Bérénice Bonhomme fait de ce livre un ouvrage total, exhaustif, qui restitue la vie d’un atelier et redonne au cinéma d’animation toute sa chair artisanale, sa lenteur. Sa mémoire. 

La Fabrique de Persepolis, Le Film, Bérénice Bonhomme
PUR, octobre 2025, 586 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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