FFCP 2025 : The Square, la cité interdite

Présenté au festival d’Annecy l’été dernier, The Square, de Kim Bo-sol, a trouvé refuge dans la section Paysage du FFCP. L’unique long-métrage de toute la sélection nous entraîne à Pyongyang, en Corée du Nord, pour une romance interdite et silencieuse, dont chaque instant semble surveillé.

La ville, perçue à travers les yeux étrangers d’Isak Borg, apparaît à la fois majestueuse et oppressante : ses larges avenues, ses monuments austères et ses places publiques dessinent un décor à la beauté glaciale, reflet de l’isolement et de la surveillance qui imprègnent le quotidien. Le réalisateur y déploie une poésie du silence : le souffle du vent dans les avenues désertes, la neige qui tombe avec une lenteur mesurée, les gestes suspendus des passants – tout concourt à faire de Pyongyang un lieu de contemplation et de tension, un espace où chaque pas est calculé et chaque regard pesé. Dans ce huis clos politique, la fragilité de l’amour et de l’espoir se heurte à la rigidité du système, et chaque geste à contre-courant, chaque frémissement devient un enjeu de liberté, un acte clandestin de rébellion.

Amour sous surveillance

Premier secrétaire à l’ambassade de Suède à Pyongyang, Isak Borg se distingue par ses cheveux blonds et ses yeux bleus. Il n’est qu’un étranger pour les autochtones, qui le dévisagent ou l’évitent comme un écho lointain. Pourtant, Bok-joo, jeune agente de la circulation nord-coréenne, voit en lui non pas un intrus, mais un murmure d’humanité dans une ville de pierre. Leur relation, fragile et silencieuse, se déroule le long d’une rivière ou au pied des monuments imposants de la capitale, chaque rencontre devenant un trésor éphémère. Lorsque le retour d’Isak à Stockholm se profile, irrévocable et définitif, Bok-joo se voit condamnée à ne conserver de lui que des souvenirs glacés, balayés par la neige de cet hiver qui scelle la fin de leur saison, de leur année et de leur amour naissant.

Mais au-delà de cette tragédie romantique, Kim Bo-sol approfondit l’exploration de la solitude à travers le personnage de Myeong-jun, agent sous couverture à la solde des services secrets nord-coréens. Dans ses observations silencieuses, il devient un miroir inversé d’Isak : chaque mot, chaque geste et chaque émotion du diplomate passent par le filtre analytique de Myeong-jun, qui note, mémorise et interprète, oscillant entre devoir et curiosité. Lentement, le film révèle la dimension humaine de cet espion : loin de n’être qu’un instrument de surveillance, Myeong-jun se trouve confronté à ses propres désirs, à sa propre solitude. Sa vie devient un entrelacement d’ombres et de lumières, où l’intimité qu’il observe mais ne peut toucher le fait vaciller sur le fil de ses convictions.

Hiver clandestin

Dans la seconde partie, le récit bascule en thriller, mais l’intensité ne provient pas seulement du suspense : elle naît de l’intimité contrariée et de la tension morale de Myeong-jun, qui apprend, à travers l’amour clandestin d’Isak et Bok-joo, ce que signifient la vulnérabilité et l’humanité. Sa résistance, moins spectaculaire que l’espionnage classique, est une lutte intérieure, un combat silencieux qui élève le film d’une simple intrigue politique à une méditation sur la conscience et l’empathie.

Kim Bo-sol exploite cette tension entre intimité et surveillance pour explorer l’isolement et la fragilité humaine dans un contexte politique oppressant. Chaque cadre souligne la solitude des personnages, et la palette froide et désaturée renforce l’atmosphère de huis clos. L’animation, réalisée à la main sur celluloïd avec un soin méticuleux, confère au film une densité visuelle rare : le grain appliqué à la main, les flocons de neige minutieusement calculés et les effets subtils de lumière et de travelling transmettent au spectateur l’oppression, la distance et la beauté fragile de cet amour impossible.

Porté par une petite équipe et un budget restreint, The Square a nécessité six années de production, chaque scène étant minutieusement construite pour capturer la tension émotionnelle et politique de l’histoire. Loin de se limiter à la romance ou au thriller, le film s’affirme comme une immersion dans la solitude, la peur et la résistance. Il transforme la froideur des décors nord-coréens en un terrain fertile pour la fragilité et l’espoir humains, et fait de Myeong-jun, à travers son regard vigilant mais fragile, l’un des personnages les plus poignants d’un récit où le secret, l’amour et la surveillance s’entrelacent en un ballet subtil.

Ce film est présenté en Section Paysage au FFCP 2025.

The Square : bande-annonce

The Square : fiche technique

Titre original : 광장
Réalisation : Kim Bo-sol
Scénario : Kim Bo-sol
Interprètes (voix) : Jeon Woon-jong, Lee Chan-yong, Lee Ga-young, Lee You-jun
Photographie : Kim Bo-sol
Montage : Kim Bo-sol, Oh Yu-jin
Producteurs : Kim Bo-sol, Park So-hye
Production : KAFA – THE KOREAN ACADEMY OF FILM ARTS
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : M-Line Distribution
Durée : 1h13
Genre : Animation, Romance, Thriller

FFCP-2025-affiche
© Cléa Darnaud

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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