“Frankenstein” : la mémoire des corps ressuscités

En revisitant le mythe de Frankenstein à travers une mosaïque d’organes, Michael Walsh signe l’un des récits les plus originaux jamais consacrés au monstre de Mary Shelley. Publié chez Urban Comics, ce Frankenstein portant des habits neufs interroge ce que les morts laissent aux vivants.

Il fallait oser rouvrir la tombe. Deux siècles après Mary Shelley et presque un siècle après James Whale, Michael Walsh exhume à son tour le mythe de Frankenstein pour en recoudre les chairs avec une touche très personnelle. Ici, le crépitement est intérieur. L’auteur canadien choisit de sonder la mémoire des morceaux épars qui constituent le monstre, de donner une voix à chaque fragment de chair arraché à la mort. C’est ainsi que son Frankenstein se construit, non autour du seul monstre, mais de ceux qui, jadis, l’ont composé : les porteurs des yeux, du cœur, des mains et du cerveau.

Ce choix narratif impacte grandement les perspectives. Michael Walsh se sert de chaque chapitre pour raconter une existence volée : la douleur d’un fils qui pleure son père disparu, le souvenir d’un cœur meurtri, la colère d’un esprit brisé… Ce sont autant d’âmes piégées qui vont habiter la carcasse de la créature, donnant à l’icône de la littérature gothique une humanité nouvelle, vulnérable, aux reliefs sensibles. Le monstre est désormais pluriel, exactement comme a pu l’être Homer Simpson, dans un épisode spécial, après une greffe de cheveux passée à la postérité. 

Visuellement, Michael Walsh nous replonge dans l’esthétique sépulcrale du film de 1931. Les cases respirent un air de caveau : lumière blafarde, verts maladifs, visages tourmentés. Chaque planche semble alterner entre l’hommage et la nécessaire réinvention. Car l’artiste ne reproduit pas platement les images d’Universal Pictures : il y greffe une grammaire de l’intime, le tremblement de la ligne, la chair qui se souvient.

L’une des trouvailles les plus émouvantes de cette adaptation réside dans le regard d’un enfant – le fils de l’homme dont les mains ont servi à créer le monstre. C’est par lui que le lecteur redécouvre l’histoire, dans une douleur presque candide. En pleurant son père, il devient, sans le savoir, témoin d’une renaissance impie. Ce renversement de point de vue modifie notre perception de Frankenstein, et un lien secret unit désormais la créature et l’enfant…

Le lecteur familier du film de James Whale retrouvera des scènes mythiques – la fillette au bord du lac, la foule en furie, la naissance de la créature – mais réinterprétées sous un prisme nouveau. Le monstre autrefois symbole de l’horreur se fait palimpseste de vies perdues, sans que cela l’empêche de renouer ingénieusement avec son passé cinématographique.

Et puis, il y a l’objet lui-même. L’édition Urban Comics, somptueuse, amplifie la dimension sacrée de l’entreprise : grand format, couverture travaillée, galerie d’illustrations, préface… tout concourt à faire de cet ouvrage un véritable livre des morts modernes. Frankenstein n’a jamais cessé de nous parler de nous-mêmes. De nos obsessions à recréer, réparer, dépasser. Michael Walsh en fait en sus une méditation sur la culpabilité et la rémanence des émotions dans la chair. 

Frankenstein, Michael Walsh
Urban Comics, 10 octobre 2025, 120 pages

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4.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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