« C’est où, le plus loin d’ici ? » : avenir en sursis

Quelque part à la frontière entre la fable et le cauchemar, C’est où, le plus loin d’ici ?, publié aux États-Unis par Image Comics et désormais traduit aux éditions Casterman, appartient à la lignée des œuvres post-apocalyptiques qui placent l’adolescence au cœur de la fin du monde.

Le principe est radical : il n’y a plus d’adultes. Ou plutôt, tout individu qui franchit l’âge fatidique est chassé, condamné à l’exil. Ne restent que des clans d’enfants et d’adolescents, organisés en gangs, qui règnent chacun sur leur territoire. L’ordre, ou ce qu’il en reste, est entretenu par de mystérieux « étrangers », silhouettes inquiétantes qui livrent la nourriture et veillent au respect de règles opaques.

Au centre d’une cartographie de ruines, un groupe : le Collège, installé dans un ancien magasin de disques. Tout un symbole : la musique y est mémoire, refuge, ciment identitaire. Et chacun, tant bien que mal, essaie de tenir tête au chaos ambiant.

Le récit va véritablement basculer quand Sid, une des membres du gang, enceinte, s’évapore en quête d’une ville mythique. Ses compagnons n’ont d’autre choix que de partir à sa recherche. La poursuite prend alors la forme d’un voyage initiatique : traversée de territoires hostiles, affrontement avec d’autres clans, confrontation avec la peur de devenir adulte. Matthew Rosenberg et Tyler Boss en profitent pour exposer les tenants de leur monde, souvent plus cruel encore que celui des adultes.

L’intrigue, loin de livrer toutes ses clefs, entretient le mystère : que sont devenus les adultes ? Quelle est la nature des étrangers ? Existe-t-il vraiment un ailleurs possible ? Ces questions se posent alors même que les liens tissés entre les personnages, dans cette sorte de fraternité bancale, servent de fondements au récit.

Il est à noter que Matthew Rosenberg et Tyler Boss adoptent une construction singulière : des chapitres courts, parfois réduits à une ou deux planches, qui donnent à la lecture un rythme heurté, presque syncopé. Et sous ses dehors de fable post-apocalyptique, la série raconte aussi ce moment suspendu qu’est l’adolescence : ni encore adulte, déjà plus enfant. L’exil imposé à ceux qui grandissent devient une métaphore du passage à l’âge adulte, vu comme perte, arrachement, voire condamnation. 

La série foisonne de personnages et s’offre des contours polyphoniques où chacun peut apporter sa nuance, sa sensibilité, ses attentes. Les croyances des uns se heurtent frontalement aux idées des autres, et c’est finalement cette communauté en quête de sens, à la recherche d’un « plus loin », qui demeure au cœur de l’attention. Poétique, drôle parfois, mais toujours sur le fil du rasoir, C’est où, le plus loin d’ici ? pourrait se réclamer de La Route de Cormac McCarthy, mais tempéré toutefois par une humanité moins résiduelle que dans d’autres dystopies.

Casterman publie les deux premiers tomes en français (272 et 152 pages) de cette fable initiatique punk et mélancolique. Ici, la survie passe par l’amitié et par les disques qu’on garde précieusement. On est clairement à la croisée des genres : chronique adolescente, allégorie existentielle et poème contre-utopique. Un récit qui plaira à ceux qui aiment les mystères non résolus et les atmosphères étranges.

C’est où, le plus loin d’ici ? (Tome I et II), Matthew Rosenberg et Tyler Boss
Casterman, août 2025, 272 pages (tome I) et 152 pages (tome II)

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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