L’Étrange Festival 2025 : la trilogie « Intolérance », dans le miroir inversé de Phil Mulloy

Lorsque la peur se trouve détournée par une imagerie que l’on rejette, elle engendre, chez Phil Mulloy, la trilogie Intolérance. Réputé pour ses animations dérangeantes et ses sujets provocateurs, l’artiste britannique développe une œuvre où la puissance satirique réside dans la crudité de l’inversion grotesque de nos structures sociales. L’humanité y est confrontée à son double inversé : les Zogs, des extraterrestres à l’apparence absurde – sexe et tête échangés – qui deviennent le reflet obscène d’une civilisation incapable de penser l’altérité autrement que comme une menace. De cette confrontation naît une odyssée de la haine, une fresque noire où s’érige le portrait grinçant d’un monde qui fabrique et entretient l’intolérance, autant qu’il la subit.

Décédé deux mois plus tôt, Phil Mulloy laisse derrière lui une œuvre d’animation d’une lucidité rare, aussi corrosive que visionnaire. Le choix de présenter le dernier volet de sa trilogie Intolerance en ouverture de la 31e édition de l’Étrange Festival (en amont de The Forbidden City) sonne ainsi comme un hommage pertinent non seulement à son style subversif, mais aussi à l’esprit expérimental d’une sélection où se croisent courts et longs-métrages en quête de formes nouvelles narratives.

Avant d’aborder la singularité d’Intolérance III dans cette filmographie, il convient de revenir sur les deux premiers volets, qui tracent une ligne cohérente : celle d’un regard acerbe sur une humanité minée par la peur de l’autre. Phil Mulloy a choisi de créer une trilogie profondément nihiliste, où l’humour noir sert de révélateur à une société en perdition.

Intolérance I

C’est dans un style noir, épuré, violent et profondément déstabilisant que Intolérance s’impose. Une bobine retrouvée dans l’espace dévoile à l’humanité l’existence des Zogs, créatures proches de nous dans leur anatomie, à un détail près : leur tête se trouve à la place des organes génitaux, et inversement. À partir de cette singularité grotesque, une voix off distille des éléments sur la culture de cette espèce intelligente, dont le regard distant sur les tabous sexuels humains provoque un sentiment d’horreur collective.

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© ED Distribution | Intolérance I

Phil Mulloy s’attarde moins sur les Zogs eux-mêmes que sur la réaction humaine : sans nuance, sans questionnement, sans la moindre pitié, la différence devient immédiatement le terreau d’un rejet viscéral. Il ne s’agit pas tant d’un conflit interstellaire que d’un réflexe primitif, d’un refus absolu de ce qui vient ébranler les normes établies. Le trait de Mulloy joue d’ailleur sur ce point, en dégraissant la physionomie des Terriens au maximum, jusqu’à avoir une appaence squelettique.

Ce premier chapitre, à la fois autonome et fondateur, dévoile dans sa dernière minute toute l’absurdité de notre condition : la peur l’emporte sur la curiosité, l’instinct sur la raison. À l’heure où le flux numérique conditionne notre rapport aux images, Mulloy interroge notre capacité à les interpréter, à en extraire autre chose que de la panique ou du fantasme. Son œuvre agit ici comme un miroir inversé : face à une culture nouvelle, à la fois sexuelle, sociale et visuelle, l’humanité se cabre, incapable d’élargir son horizon.

Le film se conclut sur une montée rhétorique de la haine, une déclaration de guerre où chacun, Zogs comme humains, se mure dans son propre camp. Mulloy donne ainsi le ton d’une trilogie qui ne cessera de creuser la fracture entre deux mondes.

Intolérance II – The Invasion

Ce deuxième volet pousse encore plus loin la logique de rejet en explorant la paranoïa contemporaine. L’invasion des Zogs, amorcée en coulisse, s’infiltre dans les sphères du pouvoir. Au cœur de ce récit : Dwight Hokum, personnage paranoïaque et borderline, convaincu d’un « grand remplacement » orchestré jusque dans les hautes sphères gouvernementales.

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© ED Distribution | Intolérance II – The Invasion

Le film reprend l’idée d’un pouvoir patriarcal, manipulateur et toxique, ici renforcé par son iconographie phallique. Dwight incarne une figure du complotiste en roue libre, hurlant une vérité trop dérangeante pour être entendue. L’écho à Invasion Los Angeles de John Carpenter est évident, mais Mulloy s’en éloigne par son traitement grotesque et nihiliste, dépouillé de toute possibilité de rédemption.

Là où le film devient plus riche encore, c’est dans son glissement vers le religieux. La foi, désormais mise en scène comme une forme d’aveuglement collectif, se mêle aux fantasmes identitaires. Mulloy déconstruit la trajectoire de Dwight, dont la haine devient à la fois moteur et impasse. À travers lui, c’est une humanité en perte de repères que le réalisateur met en scène : une humanité qui, pour se sauver, préfère détruire.

L’esthétique évolue elle aussi. En empruntant les codes du western, Mulloy ancre son récit dans une mythologie américaine qu’il retourne contre elle-même. Tous les symboles sont là, mais vidés de leur sens héroïque. Dwight devient alors le martyr de sa propre folie, prisonnier d’un monde qu’il a lui-même rendu invivable. Plus coloré, mais tout aussi sombre, ce deuxième volet confirme la force visuelle et narrative d’une fable profondément dérangeante et tragique.

Intolérance III – The Final Solution

Le troisième et dernier volet marque une bascule vers la science-fiction pure. Depuis que la guerre contre les Zogs a été déclarée dans le premier épisode, l’humanité poursuit une croisade insensée à travers l’espace, dirigée par Ade et Eva Hokum, descendants directs de Dwight, deux mille ans après les événements initiaux.

Cette odyssée spatiale, qui pourrait rappeler Battlestar Galactica dans sa structure, reste fidèle au ton absurde et cruel de Mulloy. Les Terriens, toujours en quête de la planète des Zogs qu’ils souhaitent anéantir une fois pour toutes, se divisent entre croyants et sceptiques. L’ennemi, peut-être disparu, n’a plus besoin d’exister pour alimenter la haine.

© ED Distribution | Intolérance III – The Final Solution

L’animation, plus fluide, plus léchée, crée un contraste frappant avec les idées toujours plus sombres. Mulloy réunit ici les grandes obsessions de la trilogie – peur, paranoïa, identité – dans un monde qui semble avoir oublié la raison de sa propre guerre. Ade et Eva incarnent une forme d’espoir ténu, mais leur trajectoire reste ambivalente. Leur nom de famille, Hokum (qui signifie « absurdité » en anglais), souligne leur appartenance à un univers grotesque où la logique s’est effondrée depuis longtemps.

Le réalisateur pousse encore plus loin l’ambiguïté en réintroduisant une dimension mythico-religieuse : Adam et Eve deviennent les nouveaux porteurs d’un cycle sans fin, condamnés à rejouer les erreurs de leurs ancêtres. La satire atteint alors une intensité rare. Plus le monde avance, plus il régresse. Même les symboles de renaissance sont vides de sens, emportés dans une boucle absurde. Mulloy clôt sa trilogie sur une note faussement lumineuse : un recommencement illusoire, une paix impossible, une image trop parfaite pour appartenir au réel. L’absurdité triomphe, et le spectateur, malgré lui, en reste prisonnier.

En définitive, la trilogie Intolérance s’impose comme une fable cruelle, mais ludique, sur la répétition tragique des erreurs humaines. Elle pointe du doigt le cycle sans fin de l’intolérance, cette pulsion de rejet qui se transmet d’une génération à l’autre, toujours justifiée, jamais remise en question.

C’est cette trajectoire héritée et contrariée que Mulloy interroge sans relâche : une humanité qui se cherche une identité dans le rejet de l’autre, quitte à sombrer dans la violence et le fanatisme. Loin de chercher une résolution ou une morale, le cinéaste embrasse la noirceur de son propos jusqu’au bout. C’est ce qui fait la richesse de cette œuvre, mais aussi sa limite : elle ne laisse aucune issue et ne laisse personne en ressortir indemne.

Bande-annonce – Intolérance, la trilogie

Fiche technique – Intolérance, la trilogie

Réalisation et scénario : Phil Mulloy
Interprètes (voix) : Johnson Corey, Joel Cutrara, Patricia Rodriguez
Scénario : Phil Mulloy
Photographie : Phil Mulloy
Montage : Phil Mulloy, Ralf Bohde
Musique : Peter Brewis
Production : Thomas Meyer-Hermann
Société de production : Spectre Films
Pays de production : Royaume-Uni
Genre : Animation, Science-fiction
Durée : 55 minutes

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© Marc Bruckert

Festival

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Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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