« Capitaine Espace » : portrait d’un crétin cosmique

Il y a des héros qu’on admire, d’autres qu’on redoute. Et puis, il y a Capitaine Espace. Un nom qui claque comme une promesse de bravoure stellaire… mais cache, derrière son panache apparent, une incroyable série de bourdes, de catastrophes diplomatiques et de désastres technologiques. Bienvenue dans l’univers délicieusement absurde et déglingué de L’Abbé, qui signe avec cet album une pépite de science-fiction humoristique à la fois irrésistible et cruellement pathétique.

Espace, c’est d’abord une silhouette : un visage derrière un cache-œil de pacotille (qu’il croit pirate, mais qui n’aide qu’à provoquer des crashs), une bouche grimaçante, un air perpétuellement perdu entre deux nébuleuses mentales. Autrefois laborantin frustré dans une station de recherche en armes bactériologiques, le voilà désormais accusé de crimes d’une envergure cosmique : destruction de systèmes solaires, déclenchement de guerres intergalactiques, consommation de stupéfiants (à son insu, bien sûr)… Rien de moins.

Mais ce n’est pas une épopée héroïque qu’on nous raconte ici : c’est un procès. Capturé, ressuscité, rafistolé, Capitaine Espace est interrogé sans relâche par des forces interstellaires, contraint de justifier, ou plutôt d’improviser, une explication crédible à son invraisemblable parcours.

Ce dernier commence pourtant par une banale poussière dans l’œil. Enfin… Une poussière qui, dans l’univers baroque de L’Abbé, devient le déclencheur d’une transformation monstrueuse, façon David Cronenberg. Le collègue infortuné dont il est question se métamorphose en une créature organique incontrôlable et pousse Espace à fuir à bord d’une capsule en compagnie de Barbara, livreuse spatiale au caractère bien trempé.

Lui, dans un mélange d’inconscience candide et de fanfaronnade molle, ne comprend pas grand-chose à ce qu’il provoque. Il confond des thermos avec des godemichets, prend de la drogue en l’ignorant, provoque l’effondrement de civilisations entières… et obtient quand même une promotion. De l’archétype du loser, L’Abbé tire un héros par défaut, dont la chance tient plus de la catastrophe que du miracle.

Le récit est composé de courtes saynètes d’environ cinq pages, reliées entre elles et qui se déploient autour d’un fil rouge : l’interrogatoire d’Espace. Chaque chapitre est l’occasion d’un nouveau flashback, où l’on découvre, ébahis, les péripéties improbables et de plus en plus grotesques que notre (anti)héros a vécues.

C’est Pacific Rim dans une version poubelle, Cosmik Roger après une lobotomie, une parodie de Star Wars réécrite par des fans de Monthy Python sous acide. Espace pilote un géant mécanique qu’il ne comprend pas, frôle la mort à chaque page et prend un malin plaisir à expliquer ses échecs avec un aplomb désarmant. Il y a là une forme d’innocence crétine, une sincérité débile qui le rend, contre toute attente, éminemment attachant.

Le talent de L’Abbé réside dans la précision de ses dialogues : chaque ligne est ciselée, drôle, souvent désespérément absurde, et s’inscrit dans un comique de situation d’une efficacité redoutable. Espace soliloque, brode, déforme la réalité avec une mauvaise foi presque poétique. Les scènes d’interrogatoire servent de contrepoint parfait aux aventures flashées, injectant une tension burlesque dans l’ensemble.

Mais impossible d’évoquer Capitaine Espace sans parler de Barbara, à la fois sidekick improbable, caution érotique (et moquée comme telle) et repère de normalité au milieu de la bêtise cosmique. Si son rôle reste souvent celui du faire-valoir (avec une touche de sexisme volontairement caricaturale), elle oppose une forme de lucidité à l’inconscience d’Espace. Dommage que le récit ne lui accorde pas plus de densité : il y avait là matière à un contrepoint plus mordant.

Avec Capitaine Espace, L’Abbé ne signe pas simplement une BD de détente : il livre un petit bijou de satire science-fictionnelle, où l’humour noir, la démesure et la bêtise se combinent en une farce galactique ultra-efficace. C’est fluide, jouissif, lisible par tous (même les lecteurs occasionnels de BD), et porteur d’un ton unique, quelque part entre la parodie douce et le défouloir trash.

Capitaine Espace, L’Abbé 
Fluide glacial, juillet 2025, 72 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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