« Fleetwood Mac, La Totale » : chroniques d’un chaos fécond

Olivier Roubin et Romuald Ollivier signent avec Fleetwood Mac, La Totale (Éditions EPA) un ouvrage-somme à la hauteur d’un groupe qui n’a cessé de se réinventer dans la douleur, la démesure et, parfois, l’exaltation. 608 pages pour démêler l’écheveau musical et humain de l’une des formations les plus chaotiques, mais aussi les plus fascinantes, de l’histoire du rock.

Fleetwood Mac n’est pas un groupe. C’est un archipel. Une entité mouvante, fuyante, polymorphe. Quinze line-up successifs, une centaine de chansons cultes, un bestiaire humain où les egos s’aiment, se griffent, se quittent, se retrouvent. Et une énigme centrale : comment une formation née dans les caves londoniennes, imprégnée de blues aussi moite que puriste, a-t-elle pu devenir l’un des visages les plus radieux – et les plus torturés – de la pop californienne ?

Ce que raconte Fleetwood Mac, La Totale, c’est cette mue perpétuelle. Le passage d’un rugissement de bottleneck à des harmonies d’orfèvre. De Peter Green à Lindsey Buckingham. De la pénombre du Marquee Club aux lumières glorieuses de Rumours. L’ouvrage, à travers une analyse song-by-song inédite du répertoire (320 titres au total), propose bien plus qu’un décryptage : une plongée sensorielle et narrative dans l’intimité créatrice d’un groupe qui, contre toute attente, a survécu à lui-même.

Parmi les nombreux sujets explorés en marge des morceaux, il y a le parcours de Peter Green. Virtuose du blues, improvisateur incandescent, il porte en lui la beauté du déraillement. Son jeu était viscéral, sa présence magnétique, et sa chute, psychédélique, mystique, irréversible, d’une intensité quasi biblique. Du rejeton maladroit des Shotgun Express au messie halluciné des Bluesbreakers, de la grâce d’« Albatross » à l’ombre menaçante de « The Green Manalishi », le guitariste s’est consumé avec une élégance rare. L’évocation de ses relations avec Mick Fleetwood, de leur amitié fondatrice aux confins de l’admiration mutuelle, a quelque chose qui tient de la lamentation discrète : celle de ce qu’aurait pu être Fleetwood Mac si la schizophrénie et l’acide ne l’avaient pas broyé. 

L’ouvrage parvient aussi à restituer à leur juste place les figures parfois oubliées du Mac, ces pierres de gué que furent Danny Kirwan, Jeremy Spencer ou Bob Welch. Ce dernier, trop souvent négligé dans les récits canoniques, est ici réhabilité avec justesse : architecte d’un son plus fluide, rêveur cosmopolite, pont entre l’élégance européenne et la douceur californienne. Son portrait est d’ailleurs l’un des plus poignants du livre, avec notamment ces relations contrariées, ce procès pour royalties et surtout cette fin tragique, mue par la maladie, le suicide solitaire d’un musicien discret mais ô combien fondamental.

Le duo d’auteurs ne s’arrête évidemment pas à la surface dorée des succès. Il explore les recoins : les expérimentations de Tusk, Mirage ou Say You Will. L’ouvrage n’oublie rien : ni les tournées homériques, ni les concerts cathartiques du Boston Tea Party, ni même les mésaventures grotesques du « faux Mac » monté par Clifford Davis – un épisode ubuesque mais symptomatique des abus d’un certain star system.

La force de Fleetwood Mac, La Totale, c’est cette manière de tisser ensemble les lignes de fracture et les lignes de basse. De montrer comment la discorde nourrit la création, comment les blessures deviennent des ballades. Le lecteur y découvre les coulisses d’un groupe qui semble n’avoir jamais tenu debout que par l’énergie de ses contradictions.

La découverte d’une telle somme comprend toujours un risque : celui du catalogue commenté. Exhaustif mais rébarbatif. Ici, il est plutôt question d’une cartographie musicale et humaine d’une richesse sidérante. La prose est sobre, précise, documentée, nourrie d’archives rares et d’analyses pertinentes. L’émotion a cours sans pathos ni nostalgie facile. Les auteurs réussissent à capturer la complexité de ce groupe changeant. Un indispensable pour les fans, bien sûr. Mais aussi pour quiconque s’intéresse à la façon dont la musique, parfois, naît du chaos, et s’y nourrit sans jamais s’y perdre tout à fait.

Fleetwood Mac, La Totale, Olivier Roubin et Romuald Ollivier 
EPA, mai 2025, 608 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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