Sen Ben Lenin : enquête sur un buste disparu

Que se passerait-il si un buste de Lénine, amené par les flots depuis l’ex-URSS, était érigé sur la place publique d’une petite ville de Turquie située au bord de la mer Noire ? Et que se passerait-il si cette statue était volée la veille de l’inauguration, censée réunir les élites politiques turques et russes ? Et surtout, qui seraient les suspects ? C’est à partir de ces questions que Tufan Taştan met en scène une enquête policière décalée qui sert de prétexte à une critique affûtée de la société turque contemporaine.

Du sable chaud au film de fiction

En 1991, au moment de la chute de l’URSS, des milliers de statues de Lénine ont été retirées de leur socle, détruites ou démantelées lors de cérémonies et, parfois, jetées à la mer. La plupart de celles concernées par ce sort ont alors coulé à pic. Mais certaines ont échoué sur des rivages… C’est probablement ce qui est arrivé à l’une d’entre elles, sculptée en bois, qui a réussi à atteindre la côte d’Akçakoca en Turquie et qui a été découverte sur la plage par une petite foule étonnée. L’événement a été filmé, photographié et relayé dans la presse locale et nationale. La statue, endommagée à la suite de ses péripéties en mer, a bénéficié d’une restauration et il a été envisagé par la municipalité de l’exposer sur une place publique ou dans un musée pour en faire une attraction touristique. Cependant, face aux enjeux idéologiques que soulevait une telle initiative, il a finalement été décidé que le buste serait mis à l’abri dans un entrepôt de la mairie, loin des regards, et tout projet d’exposition publique fut alors jeté à l’eau. L’histoire pourrait s’arrêter là si Tufan Taştan, bien connu en Turquie dans le monde du théâtre et qui signe ici son premier long métrage, n’était pas tombé par hasard sur ce fait divers et avait décidé d’en explorer les enjeux narratifs et politiques. Accompagné dans son écriture par le scénariste et romancier Barış Bıçakçı, Tufan Taştan imagine ce qui aurait pu se passer si la municipalité avait réellement maintenu son projet d’ériger la statue sur la place publique.

Un huis clos et une fenêtre sur le monde

Sen Ben Lenin (Toi, Moi, Lénine) a été projeté en salles en 2021. Même s’il nous invite à de brèves escapades sur des routes extérieures, le film se présente principalement sous la forme d’un huis clos, avec une unité de lieu et d’action qui lui confère une dimension quelque peu théâtrale. L’intrigue progresse à travers les interrogatoires menés par deux commissaires de police d’Ankara, missionnés pour résoudre une enquête. Un buste de Lénine, amené par les flots et destiné à être érigé sur la place d’une petite ville côtière (dont le nom n’est jamais mentionné), vient d’être dérobé. Les enquêteurs, incarnés par les comédiens Baris Falay et Saygin Soysal, interrogent tour à tour, dans l’espace confiné d’un bureau prêté par la mairie, les principaux suspects. Ce choix de mise en scène permet de faire défiler sous nos yeux des portraits, drôles, touchants, parfois un peu caricaturaux, des habitants du village. Si l’essentiel de l’action se déroule dans cet espace restreint, où se déploient les échanges souvent absurdes entre les policiers et les suspects, Tufan Taştan tient toutefois à montrer que les enjeux de l’intrigue vont bien au-delà des murs de ce décor. Pour ce faire, il intègre à la pièce où se joue l’action une grande fenêtre donnant sur la mer, transformant le bureau des commissaires en un véritable point d’observation. À travers cette ouverture, des images symboliques, parfois proches de peintures surréalistes, offrent des pistes visuelles permettant de déchiffrer le sous-texte du film.

Une œuvre comique au sous-texte politique

Selon les mots de son réalisateur, le film peut être perçu comme un « conte politique ». Bien qu’il adopte fréquemment un ton comique et absurde, Sen Ben Lenin aborde en filigrane des questions profondes liées à l’histoire politique turque contemporaine. L’enquête menée par les deux commissaires autour de la disparition du buste de Lénine amène sur la table un autre sujet : celui de la disparition d’Ahmet, le barbier de la ville, survenue il y a plusieurs années et dont le corps n’a jamais été retrouvé. Même si cela n’est jamais explicitement dit, le réalisateur semble faire écho, à travers ce personnage, aux disparitions forcées survenues en Turquie dans les années 1980 et 1990 qui, toujours non résolues, demeurent une plaie ouverte dans l’histoire du pays. Le combat pour la vérité sur ce chapitre sombre de l’histoire turque est encore aujourd’hui porté par le mouvement des « Mères du samedi » qui, à l’image des « Mères de la place de Mai » en Argentine, se rassemblent en signe de résistance chaque samedi à midi près du lycée de Galatasaray pour exiger justice et la restitution des corps de leurs proches disparus.

Jouer avec les codes et réveiller les mémoires

Présenté en avant-première lors du 40e festival du film d’Istanbul et ayant parcouru de nombreux festivals, Sen Ben Lenin a été salué par la critique pour sa capacité à jouer avec les codes du genre. Le film oscille habilement entre comédie noire, satire sociale et enquête policière, utilisant l’absurde et les images symboliques pour déconstruire les conventions du genre policier. À travers cette enquête, qui se transforme en un prétexte à la satire politique, Tufan Taştan propose une réflexion sur la société turque, tout en abordant des questions plus profondes liées aux héritages idéologiques et aux dysfonctionnements de l’État. Le destin du buste de Lénine, laissé à l’abandon dans un entrepôt, devient ainsi un symbole de la fin d’une époque et sert de point de départ pour une critique subtile des mensonges politiques et des traumatismes non résolus. Bien que le film se présente d’abord comme une comédie, ses dialogues et sous-entendus révèlent une dimension plus sombre, soulevant des questions encore souvent taboues, telles que celles des disparitions forcées, et rappelant les cicatrices laissées par ces événements dans la mémoire collective du pays.

Bande-annonce : Sen Ben Lenin 

Fiche technique : Sen Ben Lenin [Toi, Moi, Lénine]

Titre original : Sen Ben Lenin
Réalisation : Tufan Taştan
Scénario : Barış Bıçakçı et Tufan Taştan
Distribution : Baris Falay (commissaire Erol), Saygin Soysal (commissaire Ufuk), Hasibe Eren (Meryem), Barış Yıldız (directeur d’école), Melis Birkan (Idil), Serdar Orçin (Fikret), Nur Sürer (Gül Ana), Salih Kalyon (Sinasi)
Date de sortie : 2021
Pays de réalisation : Turquie
Production : Ali Bayraktar, Tufan Taştan, Zeynep Ünal
Montage : Osman Bayraktaroglu
Musique : Barış Diri
Durée : 1 h 26

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Elsa Guyothttps://www.lemagducine.fr/
Elsa Guyot est chercheuse en histoire de l’art et en muséologie. Elle possède une expérience dans les secteurs de l’enseignement, de la culture et de l’art contemporain, en France et au Canada. Ses domaines d'intérêt incluent le cinéma et ses enjeux sociaux, politiques et esthétiques.

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