Cannes 2025 : Dossier 137, la police dans le viseur

Après La Nuit du 12, présenté à Cannes Première et récompensé par 6 césars en 2023, Dominik Moll foule à nouveau le tapis rouge avec Dossier 137. Un film d’enquête passionnant qui s’insère, contrairement à son prédécesseur, dans un contexte de crise politique. Il nous plonge dans le fonctionnement de l’IGPN en questionnant notre rapport à la police, ainsi que dans le tiraillement, plus intime, entre esprit de corps et désir de justice. Une œuvre brillante d’une actualité brûlante.

Dans La Nuit du 12, le réalisateur français nous a fait vivre une enquête labyrinthique aux côtés de deux policiers qui traquent le coupable du meurtre d’une jeune fille. Dans Dossier 137, Dominik Moll conserve son traitement réaliste du monde policier en s’intéressant à l’IGPN, un service dont le travail reste mal perçu par les agents et les syndicats d’un métier déjà haï par une partie de la population. Le réalisateur souhaitait traiter « des tensions » inhérentes à cette position très inconfortable consistant à enquêter sur des collègues, sous pression, qui franchissent la ligne rouge. Une approche fidèle qu’il a documentée grâce à une immersion dans la délégation parisienne de l’IGPN.

La police, une confrontation des points de vue 

Décembre 2018, Paris est en flammes. Le mouvement des Gilets jaunes mène aux émeutes, aux insultes et au vandalisme. Les policiers débordés ont pour ordre de maintenir l’ordre et d’arrêter les casseurs. Dans ce contexte de révolte, déjà abordé dans le documentaire Un pays qui se tient sage, les plaintes contre les violences policières s’amoncellent sur les bureaux de l’IGPN. Également présente à Cannes pour L’Intérêt d’Adam, Léa Drucker incarne Stéphanie, une scrupuleuse inspectrice chargée d’enquêter sur les exactions commises par les agents de police. Lorsque le dossier 137 arrive sur sa table, elle se retrouve face à des victimes originaires de sa ville natale, Saint-Dizier. Elle cherche alors à identifier l’auteur du tir de LBD qui a frappé le jeune Guillaume Girard en pleine tête. S’il ne s’agit pas d’une affaire réelle, le scénario est bien inspiré de cas concrets.

À travers cette enquête, Dossier 137 propose une riche réflexion sur les points de vue. En effet, la quête de vérité passe par une confrontation des témoins, des angles de caméras, et même des interprétations d’images floues. Malgré ce recueil objectif de versions, le regard de Stéphanie reste biaisé par sa proximité avec la famille Girard. Elle n’hésite donc pas à sortir de ses prérogatives. Pourtant, comme tout agent de l’IGPN, l’inspectrice mesure très bien la complexité du travail des forces de l’ordre. Comme le relève Benoît, son partenaire, les gardiens de la paix sont placés en première ligne, puis « montrés du doigt au moindre dérapage ». Plutôt que de chercher à les couvrir, Stéphanie fait l’effort de se mettre à leur place et d’adopter leur point de vue. Elle est une inspectrice, une policière, mais aussi une citoyenne. Ce changement d’une perspective à l’autre est d’autant plus facile que les policiers et les Gilets jaunes partagent souvent les mêmes origines sociales.

D’autre part, Dominik Moll utilise cette affaire pour montrer la fracture sociale, la position d’une population totalement délaissée. La mère de Guillaume explique ainsi à Stéphanie que « Saint-Dizier ou ailleurs, c’est partout pareil. On se fout de nous. » Une jeune femme noire, employée dans un hôtel de luxe, s’insurge également de la situation dans les banlieues, où des crimes commis par les policiers resteraient impunis. Un thème déjà abordé dans Les Misérables.

Dossier 137 interroge enfin notre propre regard sur la police. Le fils de Stéphanie demande ainsi à sa mère : « Pourquoi personne n’aime la police ? » Par crainte ou par honte, il ment sur la profession de ses parents. Cette police, nous l’aimons et la louons quand elle lutte contre le terrorisme. Bien moins quand elle repousse des manifestants. C’est l’exemple de la BRI. Les exploits accomplis par cette brigade justifient-ils pour autant une impunité lorsque des dérapages surviennent ? Pour épargner l’image de la profession, les syndicats, les médias et la direction de l’IGPN doivent-ils protéger à tout prix les agents du maintien de l’ordre ?

Sans prendre parti, Dominik Moll nous immerge avec un grand souci du détail au cœur d’une enquête. Les énoncés de procès-verbaux, de réquisitoires et les nombreux échanges avec le procureur traduisent toute la réalité d’une procédure juridique au langage complexe, jusqu’aux limites d’un système judiciaire impuissant à punir systématiquement. Plus dramatique, il témoigne aussi du dépassement du gouvernement, qui a mobilisé tous les policiers disponibles, même ceux qui n’étaient pas formés au maintien de l’ordre, comme la BAC ou la BRI, contraints de s’équiper en urgence chez Decathlon. Portrait d’un état de panique, d’un État en crise, Dossier 137 compose une enquête palpitante sur fond de profondes inégalités sociales.

Ce film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2025.

Dossier 137 : fiche technique

Titre international : Case 137
Réalisation : Dominik Moll
Scénario : Dominik Moll et Gilles Marchand
Photographie : Patrick Ghiringhelli
Interprètes : Léa Drucker, Yoann Blanc, Guslagie Malanda
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Son : François Maurel, Rym Debbarh-Mounir
Décors : Emmanuelle Duplay
Producteurs : Carole Scotta, Caroline Benjo, Barbara Letellier, Simon Arnal
Sociétés de production : Haut et Court, France 2 Cinéma
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : France
Genre : Policier, Thriller
Durée : 1h55
Date de sortie en France : 19 novembre 2025

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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