« Deux femmes » : envers et contre tous

À travers le roman graphique Deux femmes (éditions Glénat), Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard revisitent l’histoire passionnante d’Anne Bonny et Mary Read, en adoptant une perspective résolument féministe, révélant ainsi les combats silencieux et pourtant décisifs que ces femmes menèrent contre les carcans imposés par des systèmes patriarcaux.

L’histoire des deux plus célèbres femmes pirates du XVIIIe siècle est surtout l’occasion d’en explorer les dimensions de genre, d’identité et de liberté individuelle. Anne Bonny et Mary Read, deux figures aux destins hors normes, incarnent chacune à leur manière cette lutte contre un ordre établi en vertu duquel leur genre aurait dû les cantonner à des rôles subalternes. Anne, née en Irlande dans des circonstances controversées, défie très tôt les conventions en manifestant un caractère farouche et indépendant. Son mariage avec James Bonny, pirate de second rang, n’est qu’une étape dans son parcours pour accéder à la liberté absolue des océans. De son côté, Mary Read, obligée dès l’enfance à adopter une identité masculine pour garantir la survie économique de sa famille, se caractérise par l’intériorisation forcée d’une identité masculine comme stratégie de survie, dans un univers dominé par les hommes.

Leur rencontre sur le navire de Jack Rackham est une véritable collision de trajectoires, deux femmes masquées sous l’apparence masculine mais déterminées à faire entendre leur propre voix dans un milieu notoirement machiste. Plus qu’un choix, le travestissement est présenté comme une nécessité imposée par une époque où être femme et revendiquer son autonomie équivalait à une transgression dangereuse, pouvant mener à la mort. Cette dualité identitaire pose une interrogation : est-il possible d’être pleinement femme dans un monde qui vous refuse ce droit, ou qui le conditionne à une forme d’assujettissement ?

Loin de figer Anne et Mary en héroïnes unidimensionnelles, les auteurs prennent le parti d’explorer en profondeur leur psychologie. L’ambiguïté de leur relation, passant d’une complicité forgée dans la lutte commune à une intimité plus complexe, souligne la liberté radicale de leur choix de vie dans une société aux mœurs pourtant strictes. Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard ne se limitent pas à évoquer la violence intrinsèque de l’univers pirate, mais montrent aussi comment cette violence devient un outil de libération personnelle et politique, une réponse abrupte à une violence sociale première, imposée par leur genre. Dans cette optique féministe, le récit explore aussi la question de la rédemption, en particulier à travers Anne Bonny. 

Graphiquement réussi, ce récit au long cours se distingue à la fois par son aspect historique et sa modernité dans le traitement des figures féminines. Anne Bonny et Mary Read supportent une forme de résistance féminine très actuelle, d’émancipation complexe où la liberté se conquiert au prix de choix radicaux et de douloureux sacrifices. Cela rend l’album d’autant plus indispensable pour mieux comprendre les dynamiques de genre au cœur de l’Histoire… et de la piraterie.

Deux femmes, Arnaud Le Gouëfflec et Laurent Richard
Glénat, avril 2025, 264 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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